Vertiges domestiques et fantômes miniatures: l’hypnotisante maison de Petronella Oortman

Je ne sais pas exactement pourquoi - mais faut-il toujours savoir pourquoi? - c’est aujourd’hui que j’ai envie de vous causer de la maison de poupées de Petronella Oortman alors que cela fait plus d’un an et demi que je l’ai rencontrée. Les choses savent attendre leur heure… C’est peut-être parce que je suis en train de mettre en forme l’album Duhamel que je m’apprête à enregistrer, et qu’il y a là aussi quelque chose de la miniature - de la tentative de capture du grand dans le minuscule - et de la mise en abyme. De la névrose aussi?


En tout cas, voici: en entrant pour la première fois dans le Rijksmuseum à Amsterdam, je croyais savoir ce que j’allais voir. Vermeer et Rembrandt n’attendaient que moi, Frans Hals m’avait promis le choc de nouveaux portraits tout crus d’humanité,  et Willem Craezsoon Heda m’avait mis de côté ses plus belles pelures de citron.


Seulement, sur la route de ces beautés il y avait une salle à traverser, une salle dont je n’avais jamais entendu parler du contenu. Je me suis pris ce contenu (métaphoriquement, rassurez-vous) dans la figure avec la même violence que la fois où j’ai foncé tête la première dans une baie vitrée sans voir que les portes automatiques étaient un mètre plus à gauche. (Gare de Guingamp. Douloureux.)


Il s’agissait de deux maisons de poupées du XVIIe siècle. L’une d’elles est celle de Petronella Oortman.


Levons tout de suite le malentendu: Petronella Oortman n’était pas - plus - une petite fille, mais l’épouse tout ce qu’il y a de plus adulte d’un très riche négociant en soies d’Orient. Et sa maison de poupées n’était nullement un jouet - il aurait même fait beau voir, je pense, qu’un enfant en approchât ses petites pattes poisseuses! Il se trouve que les maisons de poupées étaient devenues, en ce siècle de prospérité sans précédent aux Pays-Bas, un loisir luxueux, une véritable passion pour certaines dames riches. Passion probablement doublée d’un certain esprit de compétition, car on exposait sa maison chez soi, on en faisait des démonstrations à un public de qualité. Petronella Oortman, qui consacra à la sienne le prix d’une belle maison, une vraie, alla jusqu’à en faire exécuter un «portrait» en pied!


Il faut dire que, s’il a existé bien plus de ces maisons que les quelques specimens que l’on peut encore admirer, on a peine à imaginer que celle de Petronella Oortman, dans son genre, ait pu être surpassée. D'autres maisons comportent des incohérences de taille des objets entre eux ou des personnages avec leur environnement, et leurs accessoires sont souvent des miniatures en argent. L’ensemble a quelque chose de heurté et de touchant. Aucun aimable chaos chez Petronella: sa maison reproduit, avec une minutie névrotique et vertigineuse, proportions et matériaux originaux d’un intérieur hollandais aisé au XVIIe siècle: ses paniers sont en osier, ses assiettes en porcelaine - réalisées sur commande en Asie! - , ses bouteilles en verre, ses sols en marbre, et ses tableaux sont d’authentiques mini-peintures de maître. Le tout dans une sorte d’armoire couverte de fines arabesques d’étain et d’écaille de tortue… 


Plonger le regard là-dedans, c’est au bas mot dire adieu à l’heure qui suit. Le Rijksmuseum fournissant un charmant escabeau sur lequel monter pour admirer de plus près les étages du haut, c’est presque sans entrave (qu’est-ce qu’une petite vitre probablement blindée entre amis?) que l’on peut se laisser triplement aspirer: dans la dimension, dans le temps, et dans la folie de l’existence même de cet objet, de l’énergie et de l’argent que cette femme y a investi. Certaines pièces ne sont même pas accessibles au regard: la bibliothèque et ses 84 mini-livres reliés sont à peine entrevus à travers une porte, et le cellier est carrément caché dans un tiroir. Apparemment une autre boîte supplémentaire, aujourd’hui perdue, s’accrochait derrière la porte d’entrée (au 2e niveau) et comportait un jardin!


Et puis elle est un peu hantée, cette maison… 


D’une part, elle est inhabitée - ou presque: de toutes les poupées, seul un bébé nous est parvenu; mais elle bruit et frémit, et peut-être d’autant plus, de toute l’activité que suggèrent ses accessoires abandonnés: provisions au cellier, balais dans la soupente, presse à linge, nécessaire à couture et table de backgammon, fauteuils d’apparat, seaux, literies, et jusqu’aux pots de chambres des servantes! (Du reste, la maison a des toilettes - où vous croyez-vous?)


D’autre part, il y a le demi-mystère de la salle en bas à droite, la «salle tapissée»: aujourd’hui c’est une honnête pièce à vivre confortable, qui donne sur la bibliothèque, avec un véritable cabinet de curiosités plein de minuscules coquillages. Mais sur le tableau, le «portrait de la maison» peint en 1710, la pièce est drapée en deuil et des personnages s’y penchent sur le dernier berceau d’un enfant mort… A l’étage au-dessus, c’est la «maternité», la chambre que l’on vouait à l’accouchement et aux premiers temps de la vie d’un bébé (1), toute veloutée de rouge, et encore au-dessus la nursery, la chambre des enfants un peu plus grands… Par quel cheminement psychologique, religieux, ou les deux, en vient-on à mettre en scène la mort d’un enfant dans ce qui n’était peut-être au départ qu’une sorte de bijou extravagant et intransportable? Rappel calviniste de la vanité de toute chose? En ce cas, un mort je veux bien, mais pourquoi un enfant? Et ces visiteurs supposés pousser des oh et des ah devant la merveille, comment réagissaient-ils à voir une telle tragédie changer le décor frivole en un terrible et réaliste théâtre? (2)


A moins que… et j’aimerais pouvoir poser à un historien cette question à laquelle je n’ai pour l’instant trouvé réponse nulle part. A moins que la maison, la vraie, n’ait pas été en deuil. Qu’elle ne l’ait été que sur le tableau. Que celui-ci soit l’expression, cryptée pour quiconque ne connaissait pas la maison et sa propriétaire, d’un véritable drame. Ou peut-être la maison a-t-elle été vraiment endeuillée, mais après coup: le tableau est peint cinq ans après l’achèvement supposé de l’objet; est-il impossible que Petronella ait transposé à son jouet fou un deuil grandeur nature, et commandé le tableau en commémoration? (Cela ne serait même pas si morbide qu’il nous y paraît: le temps n’est pas si lointain où l’on faisait un dernier portrait des défunts, et un autre musée, le Mauritshuis à La Haye, expose, daté de la même époque, le portrait mortuaire d’une toute petite fille comme endormie dans son lit - encore une image que j’emporte pour toute ma vie…)


Oui, mais d’une part, en 1710, Petronella Oortman avait 54 ans: guère plus l’âge d’avoir de jeunes enfants. Un petit-enfant, peut-être?


D’autre part il y a un tableau, dans la fameuse chambre tapissée, qui représente «Le Christ appelant à lui les enfants»… Etait-il là à l’origine? Si oui, alors l’histoire était prévue dès le départ. Et si toute la maison de poupée, dès avant sa réalisation, était une sorte de monstrueuse compensation au chagrin de la perte d’un enfant? Petronella est une riche veuve de 30 ans quand elle se remarie, et la commande du meuble de la maison date des premières années de ce re-mariage… [Mise à jour en 2015 : une page biographique en néérlandais nous apprend que, si Petronella a eu quatre enfants de son second mari, elle avait eu du premier une petite fille, née en 1683 et morte dès l'année suivante ; un an plus tard encore elle était veuve.]


Gamberge, gamberge… En tout cas, que de questions cet objet nous pose sur cette femme. Il paraît impossible qu’un tel chef-d’œuvre ne soit pas une véritable entreprise, même à supposer que Mme Oortman en ait copieusement délégué la conception. On sait qu’il s’est écoulé une bonne quinzaine d’années entre la commande du meuble et la complétion de la maison. De quels degrés de temps libre, de richesse superflue, de besoin de paraître, mais aussi peut-être de volonté, d’engagement éperdu dans une «œuvre», d’amour inemployé, de solitude éventuellement choisie, d’une espèce de plongeon en soi-même, cet objet est-il l’expression? Petronella Oortman était-elle une fashion victim obsessionnelle, une simple écervelée avec trop de temps et d’argent sur les bras, une mère blessée à tout jamais ou une artiste née au mauvais siècle, «stérilisée» par une vie qui ne lui convenait qu’au prix de cet exutoire fabuleux et ahurissant? L’un n’empêche peut-être pas les autres.



Vous pouvez vous faire une toute petite idée de la chose sur le site du Rijksmuseum. Cliquez sur l’onglet en haut à gauche pour dérouler le menu complet pièce par pièce. Hélas, ces vignettes en basse définition ne sont qu’un pâle reflet du trésor…






  1. (1)Exemple précieux pour les historiens, car aucune de ces chambres n’a été conservée en taille réelle.


  1. (2)Parce que, pas de carabistouilles: certes il en mourait, des enfants en bas âge, dans des proportions infiniment plus grandes qu’aujourd’hui. Mais il ne s’ensuit pas que leurs parents aient été indifférents à leur mort - les sources écrites comme orales sont traversées de témoignages du contraire. Etre préparé au pire ne garantit pas de la douleur qu’il cause.
u -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014