Du pauvre mot de «communauté» (rumination)

Je cliquotais ce matin, le regard vitreux et le cerveau branché sur «procrastination maximale», au hasard des pages du site de Libé quand une pub joua des coudes, par animation Flash interposée, vers le premier rang de ma maigre attention: une bouteille de whisky américain apparaissait en contreplongée hitckockienne sur fond noir, se vantait de n’être ni du scotch ni du bourbon, puis m’enjoignait: «Rejoignez la communauté Jack Daniel’s France». Icône Facebook à l’appui, un seul clic bien placé me séparait des félicités de ladite.


Voilà le genre d’instant où je me dis que je viens d’un autre monde. Qui, mais QUI «rejoint» vraiment «la communauté Jack Daniel’s France»? Que fait-on, que se dit-on, que partage-t-on dans un groupe humain théorique dont le point commun fondateur serait la consommation d’un whisky à succès? Qui a ne serait-ce que le temps et l’énergie d’y pointer?


Curieuse fortune (ruminai-je, telle la Prim-Holstein vraiment pas pressée de s’attaquer au pré suivant) que celle de ce mot de «communauté». Il sonne bien, il rime avec beauté, principauté, il se souvient encore du temps on l’on faisait durer son «au» avec gourmandise, il sent le vieux mur et le pain qui sort du four. Il désigne à la fois la nature de point commun de quelque chose («une communauté de vision») et l’espace social défini par ce point commun (communauté religieuse, communauté européenne… communauté Jack Daniel’s!). A première vue, il serait plus confortable que le concept d’ «identité»: il paraît plus aisé de partager un point commun avec autrui que de lui être «identique» (1), et plus facile d’appartenir, du fait de la diversité humaine, à un grand nombre de communautés à la fois.


Hmm. (Chomp, chomp, fait le bovidé.) Pas si simple. Une communauté, c’est aussi un groupe dont on consent à faire partie. D’un couvent de Dominicaines (2) aux CUMA amoureuses (3) des années 70, une communauté fut longtemps et avant tout un espace où l’on vient, fort délibérément, mettre en commun ses possessions: ce qui vous appartenait appartient désormais également à tous les autres membres. «Membres» parce que, pour qu’il n’y ait pas là une dépossession absolue, il faut que la communauté soit très précisément délimitée: n’a accès à mes possessions que quelqu’un qui, comme moi, a consenti à mettre les siennes au trésor commun. C’est ce qui fait que dans la polysémie du mot «communauté», il y a le curieux retournement d’un autre mot, celui d’ «appartenir». Ce qui est «commun», c’est ce qui appartient à plusieurs personnes; mais dans la logique d’adhésion, et même de sacrifice, que supposait une «communauté» religieuse ou hippie, il s’ensuit que chaque membre appartient à son tour à la communauté. En quelque sorte, il est possédé par la possession qu’il a consenti à partager. Il devient donc pratiquement impossible d’appartenir à plusieurs communautés simultanément.


De nos jours on met ce mot de communauté à toutes les sauces - la faute à l’anglais, semble-t-il, qui parle de «community» où nous dirions «collectivité»: simplement l’ensemble des gens qui vivent en un même endroit ou partagent une caractéristique. Si le fait de présenter le trait «commun» vous place d’office dans la «communauté», alors je suis sans conteste membre de la communauté des lève-tard, de celle des ennemis du travail ménager, sans parler de celle des porteurs de cheveux longs, de celle des amateurs de pâte d’amande maison ni de celle, très sélect, des possesseurs français de toy-piano rouge.


Du coup, la dimension d’adhésion volontaire devient beaucoup plus floue: qu’entend-on exactement, par exemple, par «la communauté musulmane»? Déjà, pas la même chose que quand on crie au «communautarisme»: dans un cas on parle de gens qui ont pour seul point commun une religion et ne se pensent pas eux-même comme un groupe uni (sens anglophone); dans l’autre on évoque une pensée où le fait de partager un ou plusieurs traits amènerait les personnes concernées à se voir comme un ensemble distinct, sous-entendu à défendre (et là, a fortiori s’agissant d’une caractéristique religieuse, le poids historique du mot revient en force). Dans les deux cas la «communauté» serait fondée non sur la mise en commun volontaire de quelque chose mais sur la simple existence de traits semblables chez des individus - existence que ces derniers décideraient plus ou moins de sanctionner par l’adhésion à des activités communes, mais cela paraît presque secondaire. En réalité, cette vision de la «communauté» viole largement l’espace aérien de l’ «identité», et prête aux mêmes dérives. Le mot prend une largeur de sens anglophone mais garde sa charge historique française; un concept lourd et large à la fois, ça fait beaucoup pour un petit vocable… L’anglais nous bombarde membre de X «communautés» sans que nous l’ayons choisi, le français se souvient que l’appartenance à une «communauté» tend à exclure toute autre ouille, ça tire!


Et ma «communauté Jack Daniel’s France» dans tout ça? Elle mange un peu aux deux râteliers. L’invitation vise à vous faire sentir que, puisque vous buvez du Jack Daniel’s, vous devriez être membre de la communauté, pour ainsi dire vous l’êtes déjà; il ne tient plus qu’à vous de mettre vos actes en accord avec votre nature profonde de poivrot vulnérable à la pub. Vous avez déjà quelque chose en commun avec les autres membres, et par le geste volontaire de «rejoindre la communauté» vous allez aussi mettre quelque chose (mais autre chose: votre temps, vos éventuels commentaires) en commun. Ne vous demandez pas si cela en vaut la peine, dit la pub: si la communauté existe, c’est forcément que le trait commun le justifie. Même si ce trait se résume à boire du whisky du Tennessee.


Le tout, bien entendu, servi sur un lit de cette solitude, de cette fringale d’appartenir dont l’homo sapiens, mammifère grégaire, tout métropolitain hi-tech qu’il se croie, n’est pas près d’être exempt. Quand il n’y a plus de village autour, quand la sempiternelle «mobilité» a dispersé les familles et décimé les bandes d’amis, il reste les «communautés» illusoires. A un degré extrême, c’est parfois ce qui permet aux pires prêcheurs de gagner des adeptes; à un niveau plus risible, infiniment moins lourd de conséquences mais guère moins triste, c’est aussi ce sur quoi table l’agence de pub de Jack Daniel’s… 







  1. Notre «identité», si j’en crois mes saines lectures, c’est ce qui fait que nous sommes «identiques à nous-mêmes», sous-entendu à personne d’autre. Le concept s’applique sans problème à l’individu - quoiqu’il me pose un peu question dans le temps d’une vie, mais passons - mais l’utiliser pour des groupes humains ne va pas sans une certaine violence potentielle. Cette dernière est, Dieu merci, absente des intentions de la plupart de ceux qui usent de ce terme; reste qu’entre la recherche de traits identiques entre de nombreux individus (non sans sous-entendre la diversité du reste de leurs personnes), et l’aspiration totalitaire à ne plus voir aucune différence venir interroger ces traits communs, le mot d’«identité» n’a rien pour disperser le brouillard.


  1. A relire avant de mettre en ligne, il me vient à l’esprit que ma rumination tire peut-être quelques brins d’herbe du récent visionnage du bouleversant «Sœur Sourire» de Stijn Coninx. (Un grand film sur une histoire déchirante, et pour ceux qui s’interrogeraient: pas du tout, mais pas du tout une bondieuserie…). 


  1. Pour les plus urbains: Coopérative d’Utilisation du Matériel Agricole. Ceci est une métaphore humoristique.
u -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014