Prosopagnosie

Faut reconnaître que ça fait chic. 

Il y a des années de cela, j'écrivais ici même à propos de ce dont j'ignorais non seulement le nom, mais même que cela en eût un : mon incapacité, lentement et tardivement identifiée, à reconnaître un visage avant un certain nombre de rencontres consécutives, quelle que soit l'importance pour moi dudit visage ou le temps passé lors d'une première rencontre. Eh bien, gentes dames et beaux damoiseaux, ça y est (ça y est même depuis des années, mais je ne vais tout de même pas vous parler de mes bizarreries neurologiques tous les six mois) : mon problème a un nom. Je n'ai pas juste "du mal à mémoriser un visage", je suis probablement un cas modéré de prosopagnosie développementale, phénomène qui fait l'objet d'études de toute une équipe de chercheurs. Ça va tout de suite mieux. 

Quand je fais des ateliers, quand je rencontre quelqu'un qui, en raison de notre interaction ce jour-là (conversation intense, service rendu…), peut légitimement se dire que dorénavant nous sommes connaissances, je préviens toujours : "la prochaine fois qu'on se croise, si je ne vous salue pas ou si je vous fais un petit demi-sourire tiède de loin, c'est que je ne vous reconnais pas. Il faut venir me voir et me rappeler qui vous êtes." Les réactions à cet avertissement sont toujours révélatrices : d'un côté, la majorité qui répond "moi, c'est pareil – les visages ça va, mais c'est les noms" ; de l'autre, la personne qui, visiblement émue, dit quelque chose comme "c'est vrai ? Toi aussi ?" et veut savoir où j'ai trouvé mes renseignements. Alors je sais que j'ai devant moi un collègue d'infortune. 

Si pour vous "les visages ça va, mais c'est les noms", vous êtes probablement parfaitement normal : les noms, stockés dans nos cerveaux comme tout le reste du langage, sont ni plus ni moins des mots que vous n'utilisez pas souvent, et à ce titre pas toujours faciles à mobiliser (1). En revanche nous consacrons au traitement des visages – si j'ai bien compris – des zones particulières de notre encéphale, et tout un ensemble de fonctions. Les performances de ce dispositif dans l'ensemble d'une population forment bien sûr un continuum : à un extrême, ceux que les chercheurs appellent "super-reconnaisseurs" (super-recognizers), et qui identifient le facteur remplaçant de 1997 même s'ils le croisent en vacances en Australie (2). A l'autre, les prosopagnosiques graves, le plus souvent post-traumatiques, qui ne reconnaissent pas leurs proches ni leur propre visage. Au vaste milieu, toutes les nuances possibles. 

Pour ma part, je n'ai pas de difficulté, par exemple, à repérer un visage dans une image (pour un prosopagnosique grave ce peut être un souci), ni à reconnaître ma famille, mes intimes et un grand nombre de connaissances  – encore qu'il puisse y avoir quelques gags de courte durée dans les environnements inhabituels. Par contre il va falloir qu'on me re-présente quelqu'un, généralement entre trois et cinq fois, avant que j'aie une chance de me souvenir de son visage. Qui que ce soit, sans distinction de sympathie ni d'importance stratégique. Si je le reconnais plus tôt, ce sera probablement grâce à des spécificités non faciales : cheveux, silhouette, démarche, sensation qu'il ou elle me cause par empathie, style vestimentaire, etc.  (Conséquence insolite de la prédilection pour ce type d'indice : je suis très forte pour reconnaître mes familiers de loin et/ou de dos, à l'autre bout d'une place ou d'un quai de gare !) Cela me place, si j'ai bien suivi les chercheurs encore, dans la tranche de 2 à 5%, dans une population,  dont les capacités de reconnaissance des visages sont significativement inférieures à celles de la majorité. Prosopagnosique supposée, donc. Et comme j'ai toujours (mal) fonctionné ainsi, ça me rangerait dans la case "prosopagnosie développementale" par opposition à la case "acquise", celle des gens qui n'avaient pas ces problèmes jusqu'à ce qu'un traumatisme cérébral les leur cause. 

C'est assez pour enchaîner gaffes et gags : parmi mes plus récents exploits, à la pause de midi lors d'une journée de travail à vingt personnes, j'ai par exemple continué avec quelqu'un – grand, brun, flegmatique – la conversation entamée quelque temps plus tôt avec un autre – grand, brun, flegmatique mais absolument pas similaire de visage. Je ne me suis aperçue de mon erreur que quand il m'a dit qu'il ne voyait pas de quoi je parlais. Je ne reconnaîtrais pas dans la rue les nouveaux collègues avec qui j'étais en résidence au printemps dernier, et ce n'est pas faute de les avoir appréciés et admirés : c'est qu'une résidence continue ne compte que pour "une fois" pour ma cervelle de lièvre. Dans ma base de données défectueuse, seule une addition d'introductions, séparées par des temps où je ne vois plus la personne, permet à une "fiche d'identité" de se fixer (hors des signes distinctifs forts, qui me servent de bouée de sauvetage, mais peuvent s'avérer traîtres si une autre personne les présente aussi…) Un de mes amis garde le souvenir cuisant de la première fois où nous nous sommes revus, un an après avoir vivement sympathisé dans une longue conversation qui suivait elle-même de chaleureux échanges par mails. Non seulement je ne le reconnaissais pas, mais je lui marquais la distance circonspecte que l'on adopte face à un inconnu un peu trop pressant. Dans ce cas comme dans de nombreux autres, la honte que cela m'a valu a probablement contribué à me faire mémoriser son visage… (Ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les spécialistes : les émotions peuvent aider à "fixer" un visage. Ceci au cas où l'un de mes aimables lecteurs réfléchirait au crime parfait.) 

Mais il y a moins drôle. Certes, être incapable de savoir à laquelle des quatre infirmières vous avez eu affaire un quart d'heure avant n'est pas le plus cruel des handicaps qui puissent affliger l'être humain. Cependant, même si léger qu'il vous faille des décennies avant de l'identifier, il s'agit bien d'un handicap au sens le plus littéral : quelque chose qui est simple pour la majorité vous est difficile, et cette difficulté influence votre vie. Dans le cas de la prosopagnosie développementale, cette influence peut être d'autant plus forte et subtile qu'il s'agit souvent d'un trait familial : non seulement, par exemple, une sortie en société vous est anxiogène parce que vous ne savez pas bien qui vous êtes censé reconnaître ou non (et, partant, quel degré de familiarité adopter avec chacun), mais vous avez des chances d'être fils, fille, frère ou sœur de quelqu'un qui ressent les mêmes choses, ce qui va rendre tant cette anxiété que vos stratégies (sourire à tout le monde, ne pas nouer de liens personnels, fuire les lieux de rencontre, etc) encore plus ancrées et inconscientes. Certains aspects de mon métier sont sérieusement impactés par cette aimable blague : allez vous constituer un réseau quand vous êtes incapable de reconnaître un employeur, un producteur, un élu ou un journaliste avec qui vous avez longuement discuté deux mois avant… Et je passe mon temps à confondre ou à involontairement ignorer de nouveaux collègues ou de jeunes musiciens. 

Si vous vous sentez concerné, revoici le site de l'équipe qui planche sur ces questions, faceblind.org (qui existe aussi en version française, du moins si vous êtes amateur de %$§"). Ils proposent une newsletter, et des tests en ligne. A noter que, le site le précise, ces derniers ne sont pas des outils de diagnostic sûrs : certaines personnes – dont moi – les "réussissent" alors même qu'elles partagent les difficultés quotidiennes de ceux qui les "ratent". C'est qu'il y a, pour ainsi dire, plusieurs façons de ne pas reconnaître un visage ! Et la recherche est encore assez récente. Peut-être en saurai-je plus un jour sur les raisons pour lesquelles, dans la liste de mes reconversions professionnelles possibles, j'ai dû définitivement rayer "ambassadrice" et "physionomiste de boîte de nuit". 



(1) A moins, bien sûr, que vous soyez un prosopagnosique léger qui s'ignore, et que, comme moi, vous ayez du mal avec les noms, dans un milieu social où vous croisez beaucoup de monde, parce qu'ils n'ont pas de visages auxquels se rattacher. 

(2) Même si cette hypercapacité me fait rêver, il paraît qu'elle n'est pas si drôle que cela pour les intéressés, fatigués de la surcharge d'information qu'elle engendre. 

usu -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014