Les petits contes de la fatigue, 2 : l'interdit bancaire

Si j'en crois la littérature spécialisée, la carbonisation du travailleur – "to burn out" signifie littéralement se consumer jusqu'à l'extinction – peut se manifester de différentes façons. Il y a ceux qui serrent les dents jusqu'à la spectaculaire "décompensation" et partent sans crier gare en crise de délire, de violence agressive ou suicidaire, quand ils ne tombent pas raides à leur bureau ou sur un quai de gare. Une autre variante courante est l'impossibilité de sortir du lit un beau matin. Serais-je allée jusque là ? Je l'ignorerai toujours, je l'espère. J'ai eu la chance d'avoir, en mon compagnon, le bon co-pilote qui un soir de janvier m'a dit "fini de rire, tu t'arrêtes maintenant". Il a su faire la différence entre un gros cafard passager et un craquage en bonne et due forme, et sa fermeté est d'autant plus louable qu'il était aux premières loges pour savoir que le surmenage ne rend ni patient, ni aimable, ni réceptif aux suggestions de repos. Rétrospectivement je me dis que mon effondrement de ce soir-là porte peut-être la signature d'un autre co-pilote, interne celui-là, qui se disait qu'une telle fusée de détresse attirerait peut-être les secours. C'est une chose de souffrir en douce dans son coin (et le point commun à beaucoup d'histoires de burn-out, semble-t-il, est la surprise de l'entourage : "mais il travaille si bien", "mais elle est toujours si dynamique"), c'en est une autre de tomber en petit tas sous les yeux de quelqu'un dont l'avis vous importe ; peut-être une toute petite partie de moi — qui devait se sentir bien isolée au milieu du reste ! – savait-elle ce qu'elle faisait. 

Parce qu'en fait, et je le vois bien a posteriori, ça faisait un bon moment que mon organisme entier sentait le brûlé, et que je m'en tirais à coup d'infections ORL chroniques et de procrastination compulsive qui m'offraient juste assez de pseudo-repos pour tenir une nouvelle longueur. Mais ils n'empêchaient pas la combustion de progresser. 

Tant pis pour le romantisme, la métaphore la plus claire pour décrire le phénomène est celle d'un compte en banque dont la devise serait votre énergie. Vous en tirez plus que vous n'y déposez, vous finissez à découvert : c'est la fatigue "normale", que vous résorberez si vous faites de nouveaux dépôts et moins de folies. Si vous continuez encore à dépenser alors que vous êtes dans le rouge, vous atteignez votre découvert maximal autorisé, et votre banquier vous somme alors d'arrêter : c'est l'épuisement ponctuel, qui impose de vous reposer séance tenante pour réapprovisionner votre compte. Le burn-out, c'est quand, à force d'utiliser votre découvert, de ne rentrer que le minimum, et de refaire des gros chèques dès que vous pensez être à flot alors que vous êtes à peine à zéro, vous faites un jour le retrait de trop et le banquier perd patience : soudain votre carte de paiement refuse de fonctionner, vous apprenez que vous êtes interdit bancaire.  "C'est trop injuste", dites-vous, "il faut pourtant que j'achète ci et ça, et je dois aller là, et payer mes charges fixes, et…" "Niet", dit la banque. "Plus aucune dépense n'est autorisée." "Même pas l'énergie de répondre à ce mail/de faire le ménage/de faire une demi-heure de gym? Ce n'est presque rien…" "Niet", dit la banque. Encore pouvez-vous vous estimer heureux si elle n'envoie pas les huissiers sous la forme d'une maladie grave ou d'un accident. 

Et le pire est qu'au début vous en êtes tout étonné : cela fait si longtemps que vous batifolez dans le rouge que vous en avez perdu toute conscience. Oui, oui, vous êtes fatigué, mais pas à ce point. Eh bien si, à ce point, à un point que vous n'allez vraiment mesurer que dans les semaines ou les mois qui vont suivre. Parce qu'elle se dévoile alors, la fatigue niée. Tant que vous pouviez vivre à crédit vous vous pensiez riche, et vous voilà soudain pauvre comme Job, mesurant tout ce qui vous sépare du simple point d'équilibre… 

Et aujourd'hui, sept mois plus tard ? C'est encore assez curieux. Les finances se remplument, cela paraît clair (les finances métaphoriques, bien sûr – les autres sont aussi incertaines que toujours),  et avec elles reviennent l'envie et surtout le plaisir de travailler. Mais régulièrement, au cours des mois écoulés, la banque m'a envoyé de nouveaux courriers d'avertissement : "vous êtes encore en train de dépenser trop vite, nous sommes au regret de bloquer temporairement vos débits". En d'autres termes, je passe par des périodes de quelques jours de fatigue toujours très intense, qui creusent des ravines étroites dans une courbe, elle, lentement mais franchement ascendante… Les hauts sont de plus en plus hauts, les bas presque toujours aussi bas. Curieuse alternance qui serait presque intéressante à contempler si elle n'était pas aussi rageante, d'autant qu'elle est largement imprévisible : je mesure mal encore mes réserves et ne peux avoir aucune idée à l'avance de ce que va réellement me coûter telle ou telle activité. En revanche – et c'est la grande différence avec l'année dernière – je sais maintenant entendre ces avertissements, ou du moins je sais qu'il faut que je les entende. Peut-être leur brutalité est-elle là justement pour me rappeler à mes devoirs, pour m'obliger à ne pas à nouveau les sous-estimer. Ou peut-être ai-je tout simplement un compte tellement débiteur qu'il va me falloir encore un bon moment avant que mes économies le rééquilibrent. Je suis encore néophyte en matière d'épargne. 


usu -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014