Les fous amoureux dans le noir

Vous l'aurez compris en lisant le courrier précédent, les scènes de Bretagne sont en deuil. Oh, c'est un deuil sans effets de manche, une blague un peu étranglée en coulisses, un œil embué en régie, le deuil discret et immense d'un homme discret et immense : Bruno Le Masson dit "Bubu", technicien-son de son état (après avoir joué de la basse dans le groupe Galorn au tournant des années 80), emporté à 57 ans, et non sans livrer bataille, par le plus inique des sales crabes.


Je serais bien incapable de vous dresser la liste complète des spectacles, des salles et des scènes dont il a signé le son, mais vous qui peut-être suivez ce que je fais, si vous êtes allés entre autres à un concert du groupe Empreintes de Gilles Le Bigot, du projet "Al Wasan" de Gaby Kerdoncuff et Nawazen, si vous avez écouté un album de Loened Fall, si vous êtes allés au Théâtre de l'Arche ou aux mercredis de Tréguier, et si vous en avez un bon souvenir, vous le devez en partie à Bubu. Et il a été actif dans tant de domaines qu'il est peu probable que ce soient là les seules fois où vous avez rencontré son travail.


Voulez-vous me faire plaisir ? La prochaine que vous vous éclatez à un concert ou un fest-noz, pensez aux types à la console. Glissez-leur éventuellement un petit merci en passant… Ils en rougiront peut-être un peu, et peut-être vous répondront que c'est nous, sur scène, qui faisons la soirée. Ce n’est pas faux, mais il reste que c'est grâce à eux que nous pouvons la faire. Et c'est un drôle de métier que le leur.


Regardez l'inconnu à la console – son comme lumière –, vous verrez un bosseur et un passionné : nul n'irait choisir ce métier à moins d'avoir, chevillé au corps, l'amour du spectacle vivant. Si l'on n'aime que les boutons, les câbles et les ondes sonores il y a d'autres choix professionnels, qui n'impliquent pas de porter plusieurs tonnes par trimestre, de se coucher régulièrement à l'heure où l'on devra se lever deux jours plus tard, de conduire des camions sur des milliers de kilomètres et dans les chemins les plus improbables, tout en restant capable, le moment venu, de concentration, de délicatesse et d’intuition artistique. Sans parler de l’essentiel : les techniciens échappent à la lumière mais pas à la pression, car s'ils n'ont pas le pouvoir de rendre bon un mauvais spectacle ils ont tout-à-fait celui d'en rendre mauvais un bon. Ne sous-estimons pas le poids de cette responsabilité – eux ne le sous-estiment pas.


Tout ce que l'on peut dire sur les duretés du métier de musicien, les stress, la fatigue physique, les horaires violemment irréguliers, le sacrifice de pans entiers de vie personnelle, est vrai au carré pour les techniciens. Seulement, à la différence des artistes, ils font tout cela sachant que mieux ils travailleront, plus leur boulot sera transparent, ce qui signifie qu'en règle générale le public ne pensera à eux que si quelque chose foire – quelque chose, de surcroît, le plus souvent hors de leur portée : piètre acoustique de la salle ou matériel local en mauvais état. Métier de fou, vous dis-je, de fou amoureux, et de forcené. Vous pouvez leur tirer votre chapeau, leur offrir des chocolats, les applaudir. Et vous pouvez le faire en pensant à Bubu.

usu -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014