Les chansons racontent, 1 : Monsieur de Koatriou et Jeannette Riou


Invitée par le journal de Lannion Trégor Communauté à contribuer à la présence de la langue et de la culture bretonne dans ses pages, j’ai proposé une idée qui me trottait dans la tête depuis longtemps : présenter au public non-bretonnant les histoires que racontent certaines gwerzioù et sonioù – pas le contexte historique ou humain, non, seulement le film que déroule la chanson elle-même, ce qu’on raconte quand on les chante. Une chanson à la fois, dans la limite impartie d’une seule page du magazine (c’est-à-dire en bien moins de caractères qu’il n’en faudrait pour seulement transcrire intégralement une bonne gwerz !), je tente de partager l’intensité et l’imagination qui me fascinent tant. Avec l’accord du journal, je republierai ici ces textes. Voici le premier, paru avant l’été.  


C’est une histoire qui me bouleverse toujours. C’est une gwerz, une de ces chansons anciennes qui racontent en détail une histoire vraie ou donnée pour telle. D’une version à l’autre, les noms et les péripéties changent, mais c’est toujours un film palpitant, plein de brumes et d’ombre… Voici quelques couplets de ce qu’a chanté Louise Le Bonniec à Ifig Troadeg, à Pluzunet en 1979 :

An aotroù Koadriou en deus graet / Pezh ne raje ket den all ebet : / Diwisket ’neus e abid aour / Evit gwiskiñ hini ur paour… 

Monsieur de Koadriou a fait ce que nul ne ferait : ôter son habit d’or pour revêtir celui d’un pauvre… 

Il voulait tester la charité de ses paysans, il se fait envoyer sur les roses dès la première maison. C’est peut-être pour cela que les choses tournent à l’aigre quand il arrive chez le vieux Riou : 

Aze en deus goulet bezañ lojet / E traoñ an ti pe gornig an oaled / Pe gant ar c’hoantañ deus ar merc’hed ! 

Là, il a demandé à loger, au fond de la maison, ou au coin du feu, ou avec la plus belle des filles ! 

Cette provocation lui vaut trois gifles. Il repart, furieux, non sans révéler son identité. Catastrophé, Riou envoie sa fille Jeannette le rattraper. Koadriou exige qu’elle le rejoigne au manoir. Croyant qu’il compte l’épouser, elle se comporte là-bas comme tous les personnages de gwerzioù sûrs d’eux-mêmes : 

Tapet din kador d’azezañ / serviedenn da dic’hwezhañ / Ma ’h eo me vo itron amañ bremañ !

Apportez-moi une chaise, et une serviette pour me sécher, puisque je vais être dame ici ! 

Mais la servante lui rétorque qu’elle n’a qu’à aller les chercher elle-même : 

Itron amañ c’hwi na vefet ket  / Met da c’hortoz un all da donet : / Un dimezell jentil deus Koat al Lae / A vo itron amañ gant gras Doue !

Vous, dame ici ? Seulement le temps qu’il en arrive une autre : c’est une demoiselle noble de Koat al Lae qui doit être dame ici !

Jeannette éclate en sanglots, et les mots de consolation du seigneur n’arrangent rien : 

Janig Riou, emezañ, ne ouelet ket / Me ho timezo pa gerfet ! / Me ho timezo d’am faotr a gambr / Pe d’am falafrinier henañ zo koant !

Il lui promet bien le mariage… mais avec un de ses domestiques. En panique, Jeannette s’enfuit vers l’étang du moulin. « Si je me jette à l’eau, je serai noyée ; si je rentre, je serai montrée du doigt, ils diront tous : voilà la traînée du seigneur ! » Elle n’hésite qu’un instant…

Ar palafrinier an deiz war-lerc’h ar beure / Na pa oa ’tourañ e gezeg / ’Neus gwelet er stank ur plac’h beuzet. / Hag he botoù koad hag he loeroù / Zo heñvel deus reoù Janedig Riou. 

Le lendemain matin, le palefrenier, menant ses chevaux à l’eau, a vu une noyée dans l’étang ; ses sabots et ses bas ressemblaient à ceux de Jeannette Riou. 

Apprenant la nouvelle, le seigneur s’écrie : 

Me ’meus war he biz un diamant / Ha ’noa koustet din pemp skoed ha hanter kant ! 

« J’ai à son doigt un diamant qui m’avait coûté 55 écus ! »  Etranges mots de deuil… La suite varie suivant les versions : ici, le seigneur et la servante sont prononcés coupables lors d’une messe ; là, il renonce à tous ses biens et les lègue au valet qui a trouvé le corps ; ailleurs encore, il propose seulement de payer les funérailles, ou bien il fait sonner le glas comme si la morte était son épouse… Dans tous les cas, il a la réaction troublante d’un homme qui mesure, soudain et trop tard, les conséquences de ses actes. Peut-être, au fond, aimait-il vraiment Jeannette ? Pour certains chanteurs, oui, pour d’autres, non ; que l’un et l’autre soient possibles, c’est la fascinante liberté de la tradition orale. 




Où l’entendre ? 

Aux points de consultation Dastum (à Ti ar Vro à Cavan et à l’Ecole de Musique du Trégor) : la version des sœurs Mainguy de Louargat (n°03193), au micro d’Ifig Troadeg.

Sur les albums E skeud tosenn Vre d’Ifig Troadeg et Ar Solier de Bugel Koar (Marthe Vassallo et Philippe Ollivier). 


Où la lire ?  

Dans les Carnets de route d’Ifig Troadeg (notamment la version citée ici), et dans Constance Le Mérer, présenté par Daniel Giraudon et Bernard Lasbleiz, le tout édité par Dastum Bro-Dreger ; dans les Gwerzioù de François-Marie Luzel. 

 


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