Le Serveur Introuvable, l’homme de quart et les Internautes : conte de l'Avent

Il était une fois une chanteuse qui avait un site Internet, qu’elle tricotait elle-même le soir dans sa chaumière avec ses petites mains, son ignorance et un logiciel spécialement conçu pour les petites mains ignorantes (1). (Elle avait choisi de travailler ainsi parce qu’elle voulait pouvoir faire des modifications à toute heure du jour et de la nuit et qu’elle passait beaucoup de temps dans des contrées loin, loin, loiiiiiiiin de l’ADSL, quoiqu’à 5km de la RN12.) Elle expédiait ensuite son tricot à un hébergeur provençal, qui se chargeait de le mettre à disposition de toute l’Entretoile de La Largeur du Monde, au moyen d’un Nom de Domaine qu’il lui réservait moyennant un petit écot annuel. 

Or il advint qu’un samedi, la pauvrette fut bien marrie de découvrir que son site n’était plus visible : à en croire l’écran de refus, le Serveur était Inaccessible. Elle en prévint sur-le-champ l’homme de quart chez l'hébergeur, mais elle dut vite s’absenter pour aller travailler et l’échange de petits mots doux fut interrompu. Le Dimanche venu, l’homme de quart se retira manger son poulet-frites en famille, et la chanteuse, considérant que même les informaticiens ont droit au repos dominical et aux graisses saturées, n’y trouva rien à redire. (Elle retrouvait d’ailleurs sa propre famille – autour d’un plat de poisson, bande d’anarchistes – , dont un frère informaticien qui diagnostiqua qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume des Noms de Domaine.) Le lundi, le dialogue reprit : l’homme de quart annonça, au grand étonnement de la chanteuse, qu’il arrivait, lui, à se connecter sans problème, et se mit en conséquence à chercher si quelque chose merdoyait du côté de son ordinateur à elle. Comme elle savait que le problème n’était pas là, puisque quelques amis lui avaient déjà signalé le Serveur Inacessible depuis chez eux, elle sentit une légère détresse la gagner, d’autant qu’elle devait repartir travailler et que l’affaire restait donc à nouveau en suspens.

Le lundi soir, une fois rentrée dans sa chaumine, elle se dit : « il arrive à se connecter, il est bien le seul ! Mais au fait… est-il vraiment le seul ? Et si je demandais à mes amis du Livre des Visages d’essayer eux aussi ? On pourrait voir s’il y a un facteur géographique dans tout ça. » Et elle écrivit une petite bafouillette sur ledit Livre, demandant aux âmes charitables de tenter la connexion et de lui dire d’où ils essayaient. Elle pensait qu’un lundi soir, il n’y aurait pas foule ; mais un peu d’information à transmettre à l’hébergeur, le lendemain, pourrait toujours s’avérer utile. 

La bafouillette n’était pas sitôt publiée que la page se mit à fleurir de commentaires : d’un peu partout, les internautes jouaient le jeu. Dans un premier temps, ils confirmaient sa constatation : de Rome à Trévou-Tréguignec, le Serveur restait aussi Inaccessible que dans une brasserie gare de Lyon un vendredi soir. Le caractère déprimant de cette information était contrebalancé par la chaleur des messages : la chanteuse se sentait déjà bien moins seule face à l’adversité, entourée de tous ces petits mots de solidarité qui arrivaient de partout. 

Elle pensait que les choses en resteraient là, ce qui était déjà très bien ; mais au bout d’une demi-heure, un puis deux puis plusieurs correspondants levèrent un lièvre : la connexion était possible, mais sans les 3 w dans l’adresse. Le phénomène étant confirmé par un nombre grandissant de personnes, la chanteuse s’empressa d’écrire à l’hébergeur (pendant qu’un internaute, qui savait mieux qu’elle où pêcher les informations, en faisait même autant via Twitter). Ô miracle, l’homme de quart était encore de quart à neuf heures moins le quart et réagit au quart de tour ; il eut tôt fait de raccommoder l’accroc à la toile enfin localisé, et sur le Livre des Visages on put voir en direct, à travers les commentaires qui continuaient à arriver, le site redevenir visible, plus ou moins vite suivant que les contributeurs se trouvaient à Paris ou à Plufur. La soirée se termina en remerciements et félicité, et la chanteuse put se coucher le sourire au lèvres et le site accessible, en se disant que le Livre des Visages n’avait pas que des inconvénients. 


Moi, j’aime beaucoup cette histoire… 


Et pour tout dire, je garderai plus d’un beau souvenir de cette drôle de soirée – souvenirs d’autant plus beaux que je n’avais rien anticipé. 

D’abord, comment vous dire ? C’était beau, vraiment beau, de voir vos commentaires arriver : un nom, un lieu tout proche ou lointain, une formule différente pour chacun, comme si j’avais reçu, une à une, deux cent cartes postales, et aucune semblable aux autres. Sur le plan personnel, ça me touchait bien sûr très fort, tous ces coups de main, toutes ces marques de partage de mon petit souci ; mais sur un autre plan, c’était simplement beau, comme de voir s’allumer sur une carte des dizaines et des dizaines de lumières toutes différenciées, et de laisser l’imagination naviguer entre tous les lieux où elles brillaient, et toutes les personnes qui les allumaient. Qu’en plus, vous soyez parvenus à trouver la clef du problème, ce fut la cerise miraculeuse sur un gâteau qui commençait déjà à m’émouvoir sérieusement… 

Ensuite, il y eut la phase où, la réparation étant lancée par l’hébergeur, le site redevenait accessible, mais pas à tout le monde en même temps. Internet a beau être le royaume du virtuel et de l’instantané, à un niveau ou un autre on parle bel et bien de transmission d’un signal physique entre des machines tout ce qu’il y a de plus concrètes, et ce signal a besoin d’un peu de temps pour se propager : certains d’entre vous accédaient déjà au site à Paris, à Brest, au Québec, en Belgique ou en Suisse, un bon quart d’heure avant moi à Lannion, et une heure avant un ami à Plufur (Et comme l’ami en question, le musicien Yann Simon, a un sens de l’humour redoutable, je ris encore des commentaires que ça lui a inspiré…). Pour moi qui suis de ces purs utilisateurs de produits informatiques bien finis, qui n’ont aucune idée de ce qui se passe sous le capot, c’était troublant d’entrevoir un instant Internet dans sa nature de réseau matériel : là où tout est tourné pour donner aux quidams comme moi la sensation d’un fonctionnement quasi-magique – je fais un geste, et quelque chose réagit à distance – , brusquement j’étais face au fait que tout cela n’est pas, au fond, essentiellement différent des pots de yaourts que, gamins, nous relions par une ficelle pour jouer au téléphone… (Un physicien – j’en connais ! – trouvera peut-être à redire à cette considération, mais enfin vous voyez ce que je veux dire.) 

Bref, j’ai eu, ce soir-là, le rappel simultané du potentiel humain et de la réalité physique d’Internet. Dans le même temps, amis des Visages, vous m’avez fait sourire, rire à haute voix, soupirer d’aise et de soulagement ; et non contents de donner des ailes à mon moral, vous avez carrément permis la résolution de mon problème. C’est beaucoup pour une seule chanteuse, qui vous en remercie des tréfonds du cœur. Et qui espère seulement que, de temps à autre, l’homme de quart rattrape ses heures supplémentaires. 



(1) Profitons-en pour rendre à César ce qui ne m’appartient nullement : le graphisme de ce site est seulement ma déclinaison d’un modèle créé par BehindTheRabbit pour Sandvox, le logiciel qui a repris la conversation là où Apple l’avait abandonnée avec feu iWeb. J’ai choisi ce modèle (Beryllium) entre autres parce que ses pages blog se comportaient bien plus élégamment que celles des modèles vendus avec Sandvox. Sans compter que quelqu’un qui nomme sa boîte d’après une scène légendaire de Monty Python (yep, c’est ce lapin-là) ne peut pas être une mauvaise fréquentation. 

usu -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014