*En direct du scriptorium…

Il y a un homme dans ma vie.

Ça faisait déjà un moment qu'on avait fait vaguement connaissance, mais depuis quelques mois il est devenu de plus en plus accaparant, installant ses cartons dans mon salon, ses partitions sur mon piano, phagocytant mon temps, me réveillant la nuit après m'avoir empêchée de m'endormir. C’est à cause de lui que je n’ai pas écrit ici depuis deux mois ! Il est dissert, talentueux, un peu compliqué, capable à l’occasion de mauvaise foi mais souvent d’une lucidité douloureuse ; il me pose plein de questions fascinantes mais il a une nette tendance à ne pas répondre aux miennes.

En plus ce n'est pas du tout mon type: un petit moustachu maigrichon, tout en nerfs, avec de très mauvaises fréquentations. Mais il a l’esprit vif, un désir d’engagement et de justice qui force la sympathie, et il aime tant les chansons… Ah, et j'oubliais : il est mort depuis 73 ans.

Bref, je n'en finis pas de finir – de finir le texte du livre-disque "Les chants du livre bleu", errance en musique et en pensée autour des "Musiques Bretonnes", le recueil de transcriptions de mélodies populaires de Maurice Duhamel paru en 1913. Le disque (en cours de montage) sera un album solo a capella assez différent de ce qui se fait d’ordinaire. Le livre abordera les questions qui ont pu me traverser la tête en lisant les partitions : sur le répertoire – tout un monde de chevaliers et de bergères, de seigneurs dévoyés, de jeunes filles et de clercs – , sur les interprètes dont les noms peuplent le recueil, sur la façon de comprendre et de chanter à son tour les notations…  et sur Duhamel et la place que tient cet ouvrage dans sa vie.

Et elle est très, très spéciale, cette vie. Elle va de l'affaire Dreyfus aux milieux régionalistes et autonomistes bretons d'avant et après la Belle Epoque (inutile de vous dire que ce dernier point ne simplifie pas la tâche du biographe amateur), du Paris nocturne aux vieilles dames de Port Blanc, des rouleaux de cire de Marc'harit Fulup aux chansons de “Blanche Neige et les 7 nains” arrangées pour 4 voix…  On y croise aussi des femmes, des enfants, des poèmes, des pièces pour piano qu'on a envie de se rejouer, autant de doutes que d'affirmations, et beaucoup trop de cigarettes…

Je ne prétends en rien avoir fait le tour d'aucun des points que j'aborde, cela relèverait d'une recherche scientifique au long cours qui n'est pas ce que je suis en train de faire. L'ouvrage sera aussi subjectif qu'on peut l'être – et le disque plus encore ! Mais parce que mes réflexions personnelles partent de Musiques Bretonnes, de sa genèse et de son auteur, enrichir ma connaissance des seconds était indispensable à la pertinence des premières. Me voici donc, en dépit des mes résolutions de modération, bien loin au cœur de la forêt, irrémédiablement accrochée par l'envie de comprendre, de relier, de connaître la réponse à la prochaine question que soulèvera la prochaine réponse… 

Cela fait un bon moment maintenant que je creuse, et quatre bons mois que j'écris, si je puis dire, d'arrache-pied, en longues sessions au fond de ma caverne, dont je ressors éblouie par la lumière du jour et complètement désorientée face à mes collègues homo sapiens…  Cela m'aura amenée à me documenter sur les sujets les plus divers, depuis la technologie du rouleau de cire jusqu'aux statistiques sur la mort en couches à travers les siècles, en passant par les intrications des mariages entre les familles Rouart et Lerolle (les pères furent peintres et célèbres mécènes de l'impressionnisme, deux des enfants s'associèrent comme éditeurs de musique), la chronologie de l'essor du nazisme, la biographie d'Yvette Guilbert (eh oui, c'était déjà pour ça, cachottière que je suis!), les remous de la politique française autour de 1900… (A ce dernier sujet je peux par exemple vous dire qu'à côté de l'affaire Dreyfus et de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la contestation du mariage pour tous fait figure d'aimable défilé de schtroumpfs…) J'ai passé une soirée d'hiver particulièrement joviale à me renseigner sur les affaires d'infanticide des trente dernières années ; quant à ma récente plongée dans les registres d'état-civil de la commune de Penvénan entre 1840 et 1942, je n'en suis pas encore remise…  (Les Archives Départementales des Côtes d'Armor proposent en ligne une grande quantité de registres paroissiaux et d'état-civil… Vertige et émotions vous guettent au premier tournant !)


Cela a beaucoup à voir avec le temps considérable et légèrement obsessionnel de chasse, cueillette et assimilation dont se paie un concept de spectacle ; mais c'est la première fois que je mène ce travail autour d'un individu et de son monde, avec ce que cela suppose d'une forme de responsabilité. Sans compter que contrairement à un spectacle sur lequel il est toujours possible de revenir, cet ouvrage-ci va me regarder dans les yeux, bêtises comprises, pendant un temps que j’espère long ! Et si tout sujet de recherche finit par vous habiter au sens propre, je peux désormais attester que quand le sujet est un autre être humain – et de surcroît un être humain pour lequel on ressentait dès le début une obscure empathie, sans quoi on ne se serait pas lancé dans le chantier  – ça ne fait qu'augmenter sa présence. J'essaie à la fois de le comprendre, lui, et de me comprendre moi-même face à lui et face au contexte dans lequel il a travaillé et dont tant d'aspects nous échappent…


Je vous reparle de tout ça plus en détail d'ici la sortie, en octobre prochain ! Pour l'instant je vais devoir bientôt me résoudre à boucler le manuscrit… Quoi ? Comment ? Mais il me reste encore ça, ça et ça à aller regarder !



-is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014