Amy Winehouse ou le loup qui n’était pas censé mourir

Ce n’est pas la première fois que cela arrive: un sujet à propos duquel je comptais garder mes réflexions pour moi finit par me turlupiner soir et matin. Tant pis pour vous, tant pis pour moi, je crains fort qu’il faille que je déblatère un bon coup à propos de la mort d’Amy Winehouse.


En tant qu’auditrice je n’ai guère de raison de porter le deuil d’une chanteuse certes exceptionnelle mais dont la musique me parlait peu. En tant qu’artiste en revanche j’ai toutes les raisons d’être très, très en colère envers le conformisme, littéralement meurtrier, des clichés qui ont accompagné jusqu’à la tombe une jeune femme de vingt-sept ans.


Je n’étais, je le répète, pas spécialement fan. D’une part parce que la soul est une planète musicale où je ne me sens pas chez moi; d’autre part parce que la mise en scène de la déglingue me répugne. Et il y avait, ô combien, mise en scène de l’autodestruction d’Amy Winehouse – mise en scène non, hélas, au sens de simulation, mais au sens d’esthétisation, de valorisation. L’automaltraitance était mise en avant dans les médias non seulement comme preuve de talent mais comme affirmation artistique : que n’a-t-on lu de dithyrambes louant en elle une salutaire réplique au politiquement-correct, une «bouffée d’air frais» (!) dans un show-biz propre sur lui, j’en passe et des meilleures…


Dans la meute de loups que constitue tout groupe humain – famille, village, cercle d’amis, pays – chacun se voit assigner une place, un rôle à tenir, dont toute tentative de sortir remet en question l’équilibre social entier. Non seulement les artistes ne font pas exception, mais la meute qui les positionne ainsi en son sein est d’autant plus puissante que leur succès sera grand. Infortunée Amy Winehouse, qui avait accepté d’endosser la fonction du clown tragique, celui dont les excès nous prouvent a contrario le bien-fondé de nos limites, et dont la créativité, censée se nourrir des transgressions, doit compenser en nous la médiocrité dont nous accusons, à tort, notre instinct de survie…


Ce rôle n’a qu’un défaut: il est intenable à moyen terme car l’équilibre est impossible à atteindre. L’autodestruction, loin d’accompagner la créativité, l’entrave à mesure que les forces déclinent. Ce sont ces forces  – et non l’autodestruction – qui permettaient l’art au début de l’histoire, lorsqu’elles étaient assez puissantes pour réparer les dégâts. Mais tôt ou tard elles s’épuisent, la balance s’inverse et le clown génial devient clown tout court, objet de l’opprobre général pour n’être plus capable d’apporter à la meute ce qu’il était censé lui donner: de belles chansons, de beaux concerts, du plaisir. Que de sarcasmes, que de déplorations tartuffes, chaque fois qu’Amy Winehouse annulait, foirait, décevait pour les mêmes raisons qui l’avaient fait admirer par les mêmes commentateurs deux ans plus tôt!


Aujourd’hui le loup est mort et toute la meute se regarde, déboussolée: ce n’était pas au programme, ce n’était pas ce qu’on voulait… Il ne devait pas mourir, il devait soit reprendre le dessus et nous offrir une belle salvation, soit demeurer l’image rassurante de la punition du péché, comme les femmes perdues des chapiteaux d’église. Que s’est-il passé?


Il s’est passé que la mort est le fâcheux effet secondaire vers lequel tend cette place dans la meute. Il s’est passé que lorsqu’on sanctifie l’alcool, la drogue, l’automutilation, le désespoir chez un jeune de vingt-deux ans on risque bel et bien de retrouver son cadavre dans son lit cinq ans plus tard. Il s’est passé que lorsqu’on enchâsse un artiste dans un rôle avec autant de puissance qu’on l’a fait pour Amy Winehouse on prive un être humain de son droit au changement.


Mais la meute ne peut pas accepter d’avoir eu tort. C’est là qu’intervient cet autre cliché, qui serait génial s’il n’était pas odieux: puisque le loup qui ne devait pas mourir est mort… eh bien c’est qu’il devait mourir, pardi! Et voilà qu’au lieu de déplorer l’immense gâchis, au lieu de s’interroger sur l’édifice qui l’a au moins facilité, on invoque d’autres gâchis passés – Cobain, Joplin, Hendricks… – pour excuser celui-ci. Celle qu’on traitait d’épave avant qu’elle casse sa pipe devient, en vertu du fait que d’autres avant elle ont connu le même sort, une comète dont on ne saurait questionner la mort prédestinée. Qu’au même âge que vous un artiste talentueux se soit tiré une balle dans la tête et qu’un autre se soit étouffé dans son vomi, voilà qui simultanément prouve votre talent et justifie votre mort. Logique, non?



J’ai déjà écrit ici, il y a trois ans, tout le mal que je pense de cette légende de la déglingue créatrice, et c’était déjà en partie suite à un article de magazine qui mentionnait Amy Winehouse. Pardonnez-moi ce manque d’humilité, mais voici ce que je disais:


«Naturellement, tôt ou tard, le même journaliste découvre, benêt, que la même sainte déglingue empêche fâcheusement son idole de continuer à lui fournir ce qu’il réclame: un artiste ivre-mort sur scène, c'est vague, comme effacé par la débâcle de son énergie, éventuellement ça vomit partout; rien de romantique, rien de créatif. Un musicien miné par la dépression, physiquement détruit par les dépendances, ça ne raconte pas la vérité de l’existence au monde: ça n’a plus la force de rien raconter – et parfois ça meurt, ce qui est encore la façon la plus sûre de ne plus jamais rien raconter.»



Il y a quelques semaines, devant les images du dernier concert d’Amy Winehouse – images obscènes d’une décomposition que je n’ai pas réussi à regarder jusqu’au bout – j’avais repensé au début de ce paragraphe. Croyez bien que je me serais volontiers passée d’en voir aussi tristement confirmées, à leur tour, les dernières lignes.

usu -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014