Ne désespérons pas tout de suite de l’humanité

Si, si, je vous jure, j’ai des preuves! Tenez, d’abord: samedi dernier, alors qu’un cagnard imprévu avait expédié toute la population valide sur les plages, en traversant le Trégor je n’ai rencontré qu’une demi-douzaine de tracteurs. Ils vaquaient à leurs occupations de tracteurs, comme de gros bourdons, avançant avec une lenteur parfaitement accordée à la pesanteur de l’air chaud. Eh bien c’est comme je vous le dis: du plus loin qu’ils me voyaient venir dans leur rétroviseur, les humains qui cornaquaient ces coléoptères géants les rangeaient sur le bas-côté pour que je puisse les doubler. Sans attendre que d’autres voitures viennent justifier la manœuvre, sans décider que je pouvais bien poireauter jusqu’à ce qu’ils tournent un kilomètre plus loin. Ils interrompaient un instant leur travail pour que je puisse, moi, poursuivre le mien.


Ce n’est rien, c’est normal, c’est de la courtoisie de base. Mais la courtoisie de base, ça m’émeut. Ça m’émeut quand un humain se soucie d’un autre humain qu’il ne connaît pas, qu’il ne reverra pas et dont il n’a rien à attendre. Même s’il n’est question que d’un petit coup de frein et de volant.


Mais l’affaire ne s’arrête pas là: le soir je suis allée regarder le crépuscule au Yaudet. Si vous ne connaissez pas cette merveille du monde, disons qu’il s’agit d’une proue de champs, de maisons et de bois qui s’avance dans un estuaire, plein ouest, palpitante de plusieurs millénaires d’occupation humaine et assez haute pour offrir de tous côtés des vues à couper le souffle. Et hier soir, au sommet du Yaudet, face au soleil qui perçait rouge entre les nuages, sur le rocher derrière moi un adolescent racontait à une petite fille… Le dernier Harry Potter? Les mystères de Facebook?


Non. Il lui racontait la prise de Troie.


En s’emmêlant un peu entre le père et le mari d’Hélène, en chiffrant les pertes humaines à «des millions de morts»; mais il racontait avec passion, avec fierté, avec l’aplomb des diseurs d’histoire vraie.


Tout autour, dans l’odeur d’herbe tiède, le fantôme de la ville médiévale bruissait de criquets et d’oiseaux, le rempart gaulois dormait de son sommeil de gros dragon de terre, la marée avançait vers nous et couvrait le vieux mur de pêcherie, la fontaine somnolait sous ses lentilles – et dans mon dos une voix qui n’avait pas encore mué expliquait la mort d’Achille.


Si dans une prochaine vie je suis cinéaste et que j’inclus cette scène, exactement comme je l’ai vécue, décor, lumières, son, dans un de ces films qui veulent dire tout l’espoir du monde, on dira sûrement que j’en fais trop… 


(Et dans cette vie-ci on pourra ricaner que ce jeune homme, dans quinze ans, sera trader ou agent immobilier. Peut-être,  et peut-être même tant mieux! Car au moins dans ce trader ou ce marchand de biens il y aura un petit garçon qui se souviendra avoir rêvé à une histoire vieille de vingt-huit siècles. L’espoir, c’est tout ce qui est mieux que rien…)

u -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014