Les vieilles rengaines, tome 2: l’artisse, la souffrance et la déglingue

(J’ai hésité avant de mettre ce courrier en ligne: il est sûrement trop long et donneur-de-leçons. Mais en y repensant je me dis que le sujet me tient à cœur et que, si la forme est bancale, la question initiale en revanche a sûrement sa place ici. Alors voici:)


Jusqu’à présent je raisonnais, naïve petite-bourgeoise, à peu près de la façon suivante: l’alcoolisme, la consommation régulière de drogues ou de médicaments, la maladie mentale, sont des choses préjudiciables à l’être humain, ses organes, ses relations avec son entourage, sa capacité de travail, de réflexion et d’épanouissement, bref sa capacité à vivre heureux et vieux et à contribuer au bonheur d'autrui. Que quelqu’un soit atteint de ce genre de maladies n’est pas une bonne nouvelle.

Les artistes ne constituant pas, d’un strict point de vue biologique, une espèce isolable du reste du genre homo sapiens sapiens, il s’ensuivait, pensais-je en mon ignorance, que l’autodestruction n’était pas plus encourageable chez eux que chez, disons, les hôtesses de l’air ou les experts-comptables. 


Eh bien non. Télérama lui-même nous l’annonçait il y a peu: la mode est aux Bad Girls. Avec en couverture Amy Winehouse, dont il semble que tout le marketing soit basé sur l'autocombustion. Le déséquilibre comme justification, la déglingue d’une fille d’à peine 25 ans comme garantie d’authenticité de son talent.


Seigneur-en-qui-je-ne-crois-pas, comme ça m’énerve.


Ami journaliste, est-il normal et logique d’admirer chez une chanteuse ce que pour rien au monde vous ne voudriez voir arriver à un de vos enfants?


Naturellement, tôt ou tard, le même journaliste découvre, benêt, que la même sainte déglingue empêche fâcheusement son idole de continuer à lui fournir ce qu’il réclame: un artiste ivre-mort sur scène, c'est vague, comme effacé par la débâcle de son énergie, éventuellement ça vomit partout; rien de romantique, rien de créatif. Un musicien miné par la dépression, physiquement détruit par les dépendances, ça ne raconte pas la vérité de l’existence au monde: ça n’a plus la force de rien raconter – et parfois ça meurt, ce qui est encore la façon la plus sûre de ne plus jamais rien raconter.


(Tant que j'y suis, c'est comme cet autre cliché pseudo-artistique qui veut que la folie soit source de création et les fous des illuminés plus heureux et plus savants que nous. J'aimerais expédier en stage dans n'importe quel hôpital psychiatrique les clampins que j'entends tenir ce genre de discours, leur fourrer le nez dans la souffrance et l'incapacité de se réaliser qui caractérisent la plupart des maladies mentales.)


Il confond tout, notre journaliste! Il confond les interdits par convention – ceux qu’on peut attendre d’un artiste qu’il vous apprenne à transgresser – et les interdits par instinct de survie – ceux dont la transgression ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà – ; il met sur le même plan l’”interdiction” de sauter à l'élastique du trentième étage d’une tour de la Défense en récitant du Pierre Louÿs, et celle de sauter tout court, sans élastique (avec ou sans l’option érotomane-fin-de-siècle). Dans le premier cas on est face à quelque chose “qui ne se fait pas” ou que personne n’aurait eu l’idée de faire, et l’art nous enseigne le salvateur “pourquoi pas” auquel nous ne trouvons pas de réponse qui tienne (à part peut-être, dans mon exemple précis, “parce que c'est totalement dénué d'intérêt” ?). Dans le deuxième, la réponse au “pourquoi pas” est simple: “parce que tu vas t’écraser comme une bouse et que nul n’y gagnera rien”.


Le cher homme confond également deux autres choses: la cause et le symptôme. Evidemment, l’histoire des arts est pleine de gens qui ont dépensé à peu près autant d’énergie et de génie à se rayer de la carte qu’à y laisser une trace. Mais si quelqu’un pense détenir la preuve que chez ces créateurs c’est l’autodestruction qui a fait l’œuvre, qu’il vienne me l’apporter! Et d’ici là, qu’on me pardonne de voir plutôt les choses comme suit: certains artistes dégringolent la pente POUR LA MEME RAISON qui fait le plus souvent devenir artiste – une faim de dire, une fêlure lisible ou non, une difficulté à se situer au monde. Mais la force de l’expression de la souffrance n'est pour autant ni la cause, ni l'aune de la qualité de l'œuvre. Il y a des artistes malheureux comme les pierres, suicidaires ET médiocres! Et des génies qui vivent vieux…



PS: Je travaille en ce moment (pas pour la scène, juste, si j'ose dire! pour mon plaisir) les "Kindertotenlieder" de Mahler. Sur cinq des innombrables poèmes que Friedrich Rückert a consacrés à la mort de deux de ses enfants (poèmes publiés seulement après sa mort, soit dit en passant, et auxquels ne se résume pas du tout son œuvre), Mahler a écrit une des musiques les plus bouleversantes que l'on puisse concevoir. Une œuvre qui exprime quelque chose d’extrêmement dur et de rarement dit.


Or tout le monde sait que Mahler a lui-même perdu sa petite fille en 1907. Mais ce que, pour ma part, j'ignorais, c'est qu'il a écrit ce cycle de lieder TROIS ANS AVANT… Et qu'il a par la suite expliqué: "si à cette époque j'avais réellement perdu ma fille, je n'aurais plus été capable d'écrire ces lieder."


Alors, "les plus désespérés sont les chants les plus beaux" ? Possible, mais ce n'est pas au fond du désespoir, semble-t-il, qu'on les écrit…







u -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014