Trou normand: ode à la presse locale

Les plus urbains de mes lecteurs cliqueront peut-être sur ce titre, se léchant déjà les babines à l’idée de voir vitrioler à peu de frais les comptes-rendus du repas des anciens, les coquilles perlières et les photos interverties. Qu’on dise «local» et on entend déjà «plouc», n’est-ce pas?


Eh bien pas du tout. Mon titre est sans ironie aucune. J’entends bien ici rendre grâce à cette presse dont je plains sincèrement les Parisiens de devoir se passer.


Il faut dire qu’en Bretagne nous sommes généreusement servis en la matière: entre deux quotidiens régionaux déclinés en éditions locales et moults hebdomadaires à l’échelle d’un ou deux cantons, ce n’est pas la lecture qui manque. Ni les lecteurs: ici, quand quelqu’un dit vous avoir vu «dans le journal», ce n’est sûrement pas du «Monde» qu’il parle. Même s’il lit «Le Monde» par ailleurs.


Que trouve-t-on donc «dans le journal» qui attire à ce point les foules? Eh bien, tout ou presque. Précisément: tout, le trivial et le fascinant, la platitude et l’inoubliable. L’AG de l’amicale laïque et le témoignage de l’ancien déporté, l’ouverture du nouveau salon de coiffure Rue D…,  le point de vue sur le Proche-Orient du grand reporter de retour chez ses parents, et l’appel à la solidarité pour la famille menacée d’expulsion. Les photos des nouveaux-nés, les avis d’obsèques. «Le Trégor», chez moi, publie les courriers d’opinion des lecteurs, et il fut un temps où l’on y trouvait jusqu’à leurs poèmes.


La plupart de ces éléments, pris individuellement, ont de quoi faire ricaner le Parisien: ces chiards inconnus, ces désaccords sur le PLU de Lan… , ces courses à l’œuf dans des bleds de 120 habitants, ces spectacles du cours de danse orientale, ces belotes du troisième âge, qu’en avons-nous à battre? Séparément, rien. Mais tous ensemble ils forment la rumeur de la communauté, à laquelle tôt ou tard nous ajoutons notre propre AG, notre propre bébé ou notre concert à la chapelle de Plou… . C’est à peine si je lis jusqu’au bout le titre consacré à la promenade scolaire de l’école de Tré… ; mais j’enregistre tout de même qu’il y a à Tré… une école, et que cette école envoie ses petits visiter des châteaux, et cela ajoute un petit «ding» dans le grand orchestre de la vie autour de moi. Je ne connais pas Mme Ernestine L… dont le lieu et l’heure des obsèques me passent sous les yeux. Mais, une fraction de seconde, je sais – cling! – qu’Ernestine a existé, qu’elle a des enfants et des amis à qui elle va manquer. Et de «ding» en «cling», mon univers ne se résume pas à mes proches et mes centres d’intérêt, mais englobe les Ernestine et les élèves de Tré… , et toutes sortes de gens qui se passionnent pour d’autres choses que ce qui me fait courir, moi.


Bien sûr les journalistes locaux, comme tous les journalistes, décident d’une ligne éditoriale, trient dans l’actualité, choisissent de mettre l’accent sur tel ou tel fait. Information locale n’est pas synonyme de bulletin paroissial; il se raconte là aussi les grandes décisions qui vont modeler la vie de demain, les grands débats qui secouent celle d’aujourd’hui. Les quotidiens régionaux, quant à eux, exposent également l’actualité nationale et internationale. Mais j’adore le rapprochement de ce travail de journalisme avec le forum des petits détails quotidiens. C’est la somme des deux qui fait tout le poids de cette presse.


Et c’est là que je plains, moi, le Parisien sarcastique: certes, on peut arguer – et même râler franchement – que parfois les médias nationaux font office de canard local de la capitale. C’est parfois vrai lorsqu’ils semblent hisser au rang d’information d’intérêt général les nouvelles de la voirie parisienne, le lancement du Vélib ou l’inauguration d’un monument (1). Mais, ces maladresses mises à part, où sont les autres infos parisiennes pour les parisiens? Je veux dire, les infos du XVIIe pour les habitants du XVIIe? Où est la controverse sur le nouveau sens unique? Le mariage de Mlle D… et de Mr El K… , la création d’une asso pour défendre le n° 36, rue V… menacé par les promoteurs? Où est le compte-rendu du conseil municipal d’arrondissement? L’interview de Mme Z…, ancienne bonne du prince de W…? Qui me dira que Mr B… est mort à 82 ans et que ses enfants remercient le personnel de l’hôpital? L’info culturelle est couverte par les Officieliscope et autres suppléments des magazines. Mais où est la petite vie, les petites choses que les petites gens font ensemble et qui finissent par former des grands tout? (2)


Alors, voilà: ô presse locale, il est vrai que tu varies beaucoup en qualité suivant les lieux, je m’en rends compte en tournée ; qu’il est assez facile de te prendre en flagrant délit de grammaire douteuse; que tu verses parfois dans l’humour involontaire (quoique: j’ai peine à croire que l’auteur du placard «Brest: les pieds du cambrioleur dépassaient de sous le lit» ait été insensible au comique de la chose). Mais de grâce, continue à me donner les nouvelles dont je n’ai pas vraiment besoin autant que celles qu’il me faut; continue à me parler des autres et surtout précisément de ceux que je ne croise jamais; continue à nous donner l’occasion de tambouriner sur la place publique quelles que soient nos faiblesses de rythme.


Et ô «Le Trégor», toi envers qui j’espère ne pas me voir accusée de flagornerie ou de chauvinisme pour considérer comme une réussite en la matière, toi dont la lecture ce matin a déclenché le passage à l’acte de ce billet qui me trottait dans la tête depuis des années, j’ai juste une chose à te demander: rends-nous les calamiteux, surréalistes et bouleversants Poèmes des Lecteurs. Si tu savais comme ils me manquent.


Tiens, si j’en envoyais un pour voir?






  1. (1)Que les choses soient claires: je veux bien que France Inter me tienne au courant de l’ouverture de Paris-Plage, après tout – à condition que France Inter parle aussi des travaux du tram à Brest. Chiche?


  1. (2)Tout en écrivant je me rends compte qu’au fond, je n’en sais rien: peut-être existe-t-il des supports pour ces nouvelles-là. Mais si c’est le cas, ils sont bien dissimulés au visiteur… Détrompez-moi s’il y a lieu!
usu -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014