Petite suggestion aux jeunes musiciens bretons ou: Tante Marthe, le retour (après je la renvoie à la niche, promis!)


(NDLR: ce texte s’est retrouvé à voguer de boîte mail en boîte mail sans que j’en sois informée. Si cela lui prête une importance flatteuse, cela m’a permis aussi de constater, une fois de plus, à quel point les mots prêtent toujours à confusion… Pour que tout reste clair je ne change rien à ce texte-ci, mais vous trouverez ici quelques mises au point.)



Chers tous,


Vous avez entre vingt ans et une trentaine toute fraîche. Cela ne me donne pas sur vous une aînesse considérable! Mais je vous ai connus, pour certains, quand vous aviez quinze ans et moi vingt-deux, et c’était énorme à l’époque; et puis, quand j’ai commencé à chanter, les jeunes ne se bousculaient pas au portillon, de sorte que j’ai plutôt le sentiment d’appartenir à un entre-deux: après une grande génération, celle de nos collègues aujourd’hui quinquagénaires, et avant une autre, la vôtre. Bref, avant que le temps et votre talent ne nivellent définitivement notre différence d’âge, pardonnez-moi de me prévaloir d’une très courte ancienneté, ou tout au moins d’une indéniable extériorité à vos réseaux humains et artistiques, pour vous faire part d’une petite réflexion. «Pour qui elle se prend, elle ferait mieux de balayer devant sa porte, c’est quoi ce bla-bla», autant d’objections qui pourront tout légitimement vous venir à l’esprit; je trouverais même inquiétant qu’il en soit autrement. Mais je vais déblatérer tout de même.


Vous êtes souvent pourris de talent, vous jouez parfois depuis l’enfance et vous faites preuve d’un bagage et d’une expérience (y compris en musique traditionnelle) que je n’avais sûrement pas à votre âge, et probablement pas, dans certains domaines, aujourd’hui encore. Vous proposez depuis quelques années des projets matures, pleins d’un son neuf, d’idées qui vous appartiennent, de désirs qui sont les vôtres et que vous avez largement les moyens techniques de concrétiser. Vous apportez à la table de la musique bretonne une envie d’en découdre, une exigence, une richesse d’écriture qui ont accessoirement le don de pousser vos prédécesseurs à réfléchir à ce qu’ils ont, eux, profondément envie de dire. Tout cela est magnifique, sincèrement.


Mais… S’il n’y avait pas de mais, il n’y aurait pas de lettre! Beaucoup des travaux que j’entends, si différents soient-ils dans leur esprit et leur méthode, ont un point commun: ils approchent la matière traditionnelle «par l’extérieur». Ils entourent la ligne mélodique d’un cocon musical remarquable d’ingéniosité et de finesse mais tellement serré qu’elle ne peut plus remuer un cil. Ils s’évertuent à l’encercler de mécanismes tellement complexes qu’elle, au milieu de tout cela, est condamnée à paraître simplette… Et qu’elle devient pour l’auditeur l’élément le moins créatif et le moins fécond de tout le paysage. C’est particulièrement le cas de la place faite au chant.


Imaginons que tel air ou telle chanson soit un tableau. Certains sont de vastes toiles, d’autres sont des miniatures délicates. Si nous donnons à une miniature un cadre dont les tasseaux feront trois fois la largeur de l’image, que nous sculptons ce cadre de riches scènes en bas-relief et que nous l’incrustons de pierreries, nous obtenons… un superbe cadre. Avec une image totalement neutralisée, invisible, au milieu. Si nous prenons la même image, mais que nous lui donnons un cadre moins prégnant –  il peut même être immense du moment qu’il nous mène à l’image au lieu de nous en détourner – alors l’œil peut se perdre dans la profondeur de la miniature, et accéder ainsi à un espace bien plus vaste encore que celui du cadre surchargé.


Une autre solution consiste à ne plus penser en termes d’image et de cadre et à composer de nouveaux tableaux avec la matière des uns et des autres. Ce peut être un travail éblouissant, à condition de connaître parfaitement le fil, le grain, la lumière de chaque matériau, sans quoi là aussi c’est la musique bretonne, dans ses apparentes limites, qui sort perdante. Et pour si bien connaître le fil, le grain et la lumière de cette matière, quelle autre solution que de continuer à la pratiquer pour elle-même, parallèlement aux expériences les plus échevelées? Quel autre moyen que de l’aimer pour elle-même, d’apprendre, une vie durant, à la nourrir de l’intérieur, dans ses inflexions propres, ses épaisseurs à elle, sa façon particulière de remplir l’espace? Beaucoup d’entre vous, du reste, font cela très bien aussi… Mais ne transposent pas toujours ce savoir à leurs projets plus complexes.


L’autre jour un grand sonneur, à l’issue du concert d’un groupe de jeunes musiciens qui, une heure et demie durant, nous avaient régalés de rythmiques alambiquées, de précision modale et d’inspirations orientales, s’est tourné vers moi et a résumé ma pensée: «c’est magnifique… mais un bon plin, c’est pas mal non plus!». Voui. Un bon plin en liberté, qui enfle et désenfle, pointe et roule, relance et défile. Qui peut dialoguer avec le plus brillant des arrangements, véritablement dialoguer et non jouer le rôle d’une sorte de pause récurrente, à condition que l’arrangement lui laisse assez d’air pour respirer.


Vos travaux sont extraordinaires. Je salue leur arrivée, j’espère qu’ils feront longue et belle route et s’il est en mon pouvoir de les y aider je le ferai avec joie. (Je serai même ravie s’il vous prend un jour l’idée saugrenue d’y inviter une vieille donneuse de leçons dans mon genre.) Mais, si je peux me permettre, prenez garde, prenons garde tous à ne pas faire de la musique traditionnelle un beau papillon, ailes déployées mais à jamais immobiles, coulé dans le mieux intentionné des ambres.





PS: Eh, je ne dis pas que vous versiez tous et tout le temps dans ce travers! Et je ne dis pas non plus que des musiciens plus âgés n’y tombent pas, ni que j’en sois exempte moi-même. Mais j’ai l’impression, à tort ou à raison, que par le passé les meilleurs musiciens l’évitaient, et que c’étaient plutôt les travaux les moins inspirés qui avaient cette tendance à momifier la part traditionnelle. Ce qui me fait écrire aujourd’hui, c’est que c’est dans des projets tout-à-fait remarquables que le retour de l’air trad fait retomber le soufflé au lieu de le regonfler. Et que c’est d’autant plus frustrant que, précisément, le reste du boulot est éblouissant.



PPS: amis chanteurs, et je m’adresse à moi-même autant qu’à vous: c’est souvent à nous qu’échoit de fait, dans les grands projets d’aujourd’hui, le rôle de représentant de la matière traditionnelle; c’est parfois aussi à nous qu’il appartient d’y prendre/demander/exiger la place nécessaire à cette musique. Cela signifie bien sûr travailler beaucoup en tant que chanteur, vous ne m’avez pas attendue pour le savoir! Mais aussi nous méfier de notre tendance naturelle à une certaine passivité, souvent due à notre ignorance des bases de l’arrangement et de la théorie. Tout contents que les musiciens nous déroulent le tapis rouge, nous sommes en danger de ne pas voir à temps que celui-ci est trop étroit pour que nous puissons danser dessus. Ou bien, intimidés par la richesse qui nous entoure, nous nous recroquevillons sur nous-même au lieu d’en profiter pour y prendre appui et nourriture… Alors, selon les bonnes vieilles lois de la physique, comme nous n’offrons pas à nos collègues la poussée à laquelle ils vont pouvoir appuyer la leur, soit ils s’écroulent sur nous, soit ils sont condamnés à rester empiler des pierres de leur côté… Ce n’est pas uniquement aux musiciens de faire le chemin vers les chanteurs!

u -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014