Remettez les années 80 où vous les avez trouvées

Tout de suite. S’il vous plaît. Qu’est-ce que c’est que ces façons de nous les réchauffer à toutes les sauces?


Est-ce parce que ceux qui les ont vécues ont enfin assez de sous pour pouvoir s’en offrir une réédition toujours aussi moche mais deux fois plus chère? Ou bien parce que ceux qui ne les ont PAS vécues sont enfin assez vieux pour en être curieux? En tout cas, tous aux abris: elles reviennent. Les épaulettes, les rythmiques à deux balles et autant de temps, les synthés Bontempi, les rengaines à pleurer des larmes de sang. Les épaulettes. Les couleurs fluo - combien d’équipes de recherche a-t-on mobilisées pour isoler, dans l’infinité des bleus et des verts, les deux uniques nuances authentiquement plates et aggressives qu’on nous impose cette année? - les camaïeux de gris, le béton. Ah, et les épaulettes. J’aurais dû m’en douter, quand le jean ultra serré jusqu’aux chevilles était réapparu… Le compte à rebours fatal est enclenché. Vous qui avez des enfants, surveillez leurs cahiers à la prochaine rentrée: les images de verres de cocktails, stylisés à l’équivalent désormais numérique de l’aérographe, c’est pour très bientôt.


Ô Trentadragénaires, mes frères, avez-vous donc oublié? Etes-vous donc si vieux et tristes qu’une époque sinistre et laide vous apparaisse désirable au seul motif que vous y étiez jeunes et…? Et quoi? Moins tristes? Mais l’étiez-vous seulement, moins tristes? J’y étais, moi, et je n’en jurerais pas du tout. Parce que quand je repense à ces années 80, c’est leur tristesse qui me saute au visage comme la moisissure verte d’un Tupperware oublié sous un siège de voiture. Nous étions nés avec la première crise pétrolière, élevés à la chasse au gaspi, écrabouillés ados par l’argent et l’aisance de nos aînés, et on nous donnait la peur de l’avenir à la becquée depuis la maternelle. Idéologiquement nous étions tombés dans une faille temporelle, l’inadéquation des grandes polarités nous était déjà claire mais les rêves d’un monde plus doux et plus soucieux d’autrui n’étaient pas encore avenus. Il ne restait que l’échelle cellulaire: soi, les siens, l’angoisse de ne pas s’en sortir (le mot de «sélection» planait sur nos scolarités, prêt à nettoyer les carcasses des faibles et des blessés)… J’entends encore cette camarade de seize ans, en apparence rebelle et indépendante d’esprit, révéler dans un soupir son rêve le plus cher: se marier, un jour, pour mettre une belle robe… Restez où vous êtes, années saumâtres. Je vous ai assez vues la première fois.


Restez où vous êtes pour ce que vous fûtes, mais aussi pour cette puanteur que trente ans vont ont donnée depuis: celle de la nostalgie. «Les morts sont tous de braves types», disait Brassens, et nos jeunesses ont tendance à se donner des airs de paradis une fois que nos jointures et nos chagrins nous donnent un avant-goût de ce que sera le vieillissement. Or je m’insurge. J’accuse. Je réfute, je récuse, je refuse, je dis naaôon. Je n’échangerais pas un baril de 2012 contre deux barils de 1986 (et inutile de me dire que ceci est une citation d’époque). Ma petite vie à moi, même dans ses heures les plus sombres, est infiniment plus belle, plus drôle et plus pleine aujourd’hui qu’elle n’était alors dans ce pays qui ne rêvait de rien. Et quant au monde en général, ce qu’il a de pire aujourd’hui - libéralisme déchaîné, terrorisme, folies meurtrières, violence sociale, destruction de l’environnement par l’économie - tout cela était déjà là il y a trente ans.


A en croire tout ce revival nauséeux, nombre de mes contemporains voudraient pouvoir taper sur l’épaule de celui qu’ils étaient en 1984 et lui dire «profites-en, tu n’imagines pas à quel point tu es heureux». Pour ma part, à la petite Marthe de cette époque, la seule chose que je voudrais dire est «tiens bon, tu n’imagines pas à quel point tu vas être heureuse». Plus tard. En une courbe ascendante qui démarrera au moment où les années 80 basculeront dans la tombe.


Qu’elles y restent… Et surtout, surtout, qu’elles gardent les épaulettes. Et les verres de cocktail.

usu -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014