* Lutte finale

Non, ceci n’est pas un courrier consacré au sort des intermittents du spectacle (dont je suis, si vous l’ignoriez), même si, et il ne nuit pas de le rappeler, nous pataugeons toujours dans la même mélasse depuis la désastreuse “réforme” de 2003 qui a réussi le tour de force d’accroître le déficit tout en coupant les vivres à plusieurs dizaines de milliers d’entre nous. (Je voudrais bien rencontrer, non pas les jésuites qui ont signé ce texte, mais le consultant/conseiller/expert qui a inventé l’usine à gaz ingérable, inégalitaire et coûteuse qui régit nos allocations chômage et gangrène nos conditions de travail depuis bientôt quatre ans. Juste pour savoir à quoi il ressemble, et surtout à la ruine de quel pan de l’économie française il travaille ces jours-ci…)


Non, il s’agit cette fois d’actualité discographique: figurez-vous que je chante “Ar Paper Timbr” avec Philippe Ollivier et “L’internationale” en breton a capella sur l’album-document collectif “Révoltes, résistances et révolution en Bretagne”. L’invitation et le choix des morceaux émanaient d’Alain Croix, historien, et de Sylvain Girault, chanteur de Katé-Mé et directeur artistique du Nouveau Pavillon (comment voulez-vous refuser quelque chose dans ces conditions?).


La première est un collectage de Penguern (mi-XIXe) , et pour être franche je suis sceptique quant à son authenticité: Kerambrun qui, si mes sources sont exactes, aurait transmis cette pièce à Penguern, n’est pas, semble-t-il, un informateur au-dessus de tout soupçon; non qu’il invente forcément, mais comme d’autres collecteurs de cette époque il peut reconstruire le squelette du dinosaure en fonction de l’idée qu’il se fait de la bête, et tant pis s’il y a trois omoplates et qu’il manque cinq vertèbres… Reste que, quel que soit le rapport entre ce texte et la révolte du papier timbré à laquelle Penguern le rattache, cette dernière est en tout cas un épisode bien réel qui fait de la chanson un “document”: un évangile apocryphe, c’est encore un évangile!

Et ça m’a fait bien plaisir de travailler l’arrangement avec Philippe; nous nous sommes astreints à une certaine sobriété non Bugelkoaresque pour rester en harmonie avec le reste du disque, mais c’est toujours une joie de retrouver ses couleurs et son émotion à lui. (Nous sommes en concert à Rennes le 23 mai, je ne sais pas si vous avez vu?)


L’autre morceau, c’est “L’Internationale” (traduite par Charles Rolland entre 1902 et 1929), et si je suis contente de l’avoir enregistrée j’en ai bien bavé! Je me méfie autant des hymnes que des drapeaux, et cet air-là est livré en pack avec plus de cent ans d’Histoire avec un grand Hache: y a-t-il d’autres chansons au son desquelles on ait à la fois combattu l’une des deux folies les plus meurtrières d’un siècle et construit l’autre? Commencez à chanter l’Internationale et vous voilà cerné de fantômes, certains touchants, d’autres admirables, et d’autres terrifiants… Après moultes négociations avec eux, j’ai finalement opté pour l’idée de chanter plutôt doucement, en pensant à ceux pour qui cet air a représenté l’espoir et la dignité, sans me demander s’ils avaient tort ou raison: un souvenir par procuration teinté d’envie, de respect, et de perplexité – sommes-nous vraiment capables de comprendre le monde de nos (arrière-)(grands-)parents, et cette foi en le changement qu’ils ont pu avoir, pour le meilleur et pour le pire, et dont nous sommes en deuil?


(Album édité par l’association Nantes-Histoire et distribué par Coop Breizh.)





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