Les Vieilles Rengaines, 4: appelons un artiste un artiste

Pourquoi au juste est-ce que je déteste à ce point cette mode, chez les artistes, de se revendiquer «saltimbanques»? (1) Je n’en sais trop rien. Mes copains homosexuels se disent volontiers «pédés», et il y a belle lurette que les Noirs ont eux-même pris possession du mot «nègre», sans que mes petits nerfs y trouvent à redire. Mais je ne peux entendre ce mot de «saltimbanque» sans grincer des dents, et particulièrement quand il est affirmé comme un titre de noblesse. Peut-être est-ce parce qu’il évoque une fragilité matérielle, et qu’ainsi porté en bannière, en résumé de ce que nous sommes, il semble entériner ce nuisible cliché que l’art se nourrit de pauvreté et de manque. Et Dieu sait (Dieu n’est pas le seul, d’ailleurs: le premier conseiller municipal venu est au courant) que ces temps-ci ce cliché semble avoir force de loi…


Je ne roule pas sur l’or mais je ne suis pas non plus, pour l’instant, dans la pauvreté; en revanche je travaille déjà, comme nous le faisons tous, avec des bouts de ficelle; et je sais que si la situation s’aggrave mon boulot ne s’en portera pas mieux. Alors, ce qui m’agace tant, c’est probablement que cette position de «saltimbanque» reste trop proche peut-être de la réalité, et sûrement de la vision d’une partie de la société et d’une partie de nos gouvernants, pour qu’on puisse jouer avec le mot sans risquer de donner raison à ces derniers. Minauder «oh, vous savez, je ne suis qu’un saltimbanque» quand on est convaincu de la grandeur de l’art en général et du sien en particulier, c’est de la fausse modestie. En faire usage face à quelqu’un qui partage votre vision est inélégant; face à quelqu’un qui ne la partage pas, c’est de la bêtise.


Je ne suis pas saltimbanque. Je suis artiste, musicienne, chanteuse, diseuse; c’est mon métier, c’est ça que je fais. «Saltimbanque» n’est pas un métier, c’est une position sociale, conséquence éventuelle de l’exercice d’un métier et définie par le mépris dont celui-ci est l’objet. Je refuse d’être définie par une place hiérarchique, par un effet secondaire de mon savoir-faire. A fortiori par un mépris, même si c’est en croyant le retourner à l’envoyeur: quand bien même cela fonctionnerait, ce serait encore faire trop de cas de l’un comme de l’autre. Et le faire au détriment de tous ceux d’entre vous qui, et soyez-en remerciés, ne partagez pas cette vision d’un autre âge.







(1): Un mien ami m’a dit qu’il ne voyait pas très bien de quoi je parlais. Il est sans doute moins exposé que moi aux interviews et autres programmes, bref à tous les supports par lesquels les artistes se décrivent eux-mêmes! Pour lui et pour ceux d’entre vous qui seraient dans le même cas: on entend régulièrement des artistes (de théâtre particulièrement) utiliser ce mot comme une appellation affectueuse, une manifestation de modestie, voire une revendication: «nous les saltimbanques», «c’est comme ça que je suis devenu saltimbanque», «les saltimbanques se révoltent»… J’ignore si ce qui augmente est la fréquence des occurences ou ma propre sensibilité, mais j’ai l’impression que c’est un peu le mot à la mode. Et, vous l’aurez compris, ça m’agace.


u -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014