Entremets: citation du jour sur son lit de gamberge


«It’s amazing how easily we can patronize the past.»


(C’est fou comme nous avons vite fait d’être condescendants envers le passé.)


Peter Weir, réalisateur, dans les bonus du DVD de «Master and Commander», à propos d’une encyclopédie de la toute fin XVIIIe dans laquelle il s’est immergé pour la préparation du film et qui lui rappelait à quel point nous pouvons sous-estimer le savoir et l’intelligence des gens de ce temps «simplement parce qu’ils sont, pour ainsi dire, en noir et blanc»…


Une petite corde en moi fait «ding» à ces mots. Nous qui passons pas mal de temps à scruter le passé, qu’il s’agisse de chanter Purcell ou d’interpréter une complainte de trois siècles, comme il nous est pourtant difficile de lui garder ses trois dimensions! Comme nous échappent la subtilité, la nuance, le paradoxe, le simple talent humain à s’accommoder d’une chose et de son contraire. Les replis de l’humour nous restent mystérieux, des pans entiers de savoir échappent complètement à nos yeux. Quels que soient nos efforts et quand bien même nous sanctifierions certains domaines précis de compétence chez ces gens d’autrefois («ils savaient si bien», n’est-ce pas, chanter, travailler la terre ou le bois, naviguer, versifier, peindre…) –  la cartographie complète, la merveilleuse complexité, le vrai savoir qui est peut-être non une somme mais un équilibre de connaissances, tout cela nous reste caché. Nous pensons à eux, qui bien souvent firent face à des épreuves et à des bouleversements que nous sommes incapables de concevoir (1), comme aux enfants que nous avons été: les pauvres, il y a tant de choses que nous savons et qu’ils ne savaient pas… Comme si l’inverse n’était pas au moins aussi vraie. Peter Weir a raison: depuis notre monde en couleurs et profondeur nous éprouvons facilement un vague fond d’attendrissement supérieur pour ces malheureux, aplatis «en noir et blanc» dans notre imagination qui confond l’image et l’objet… 




(1)  Tenez, puisque je viens de nommer Purcell, par exemple: né au moment d’une révolution, orphelin de père à cinq ans, il aura eu en 36 ans le temps de voir mourir un roi et une reine, abdiquer un troisième souverain, Londres perdre 70 000 habitants dans une épidémie de peste puis une bonne partie de ses bâtiments dans un titanesque incendie, le tout sur fond permanent de guerre et de tensions religieuses. Sans parler de plusieurs nouveaux-nés perdus! Que de choses nous paraissent naïves dans les conventions et les découvertes de cette époque, et pourtant comme des gens qui avaient traversé tout cela devaient être tout sauf naïfs…

u -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014