The Lovely Ludwig of Inverness

Pour m’être lancée, il y une dizaine d’années, dans le pari égoïste de pratiquer de front chant traditionnel breton et chant lyrique, il y a un ou deux trucs que je crois savoir sur les rapports possibles et impossibles entre les deux.


En musique vocale, les esthétiques classiques et populaires sont plus qu’éloignées: elles sont souvent radicalement opposées. Essayez d’interpréter l’une avec les phrasés, les ornementations, les goûts mélodiques de l’autre, et vous êtes soit impuissant, soit ridicule, soit les deux (1). En conséquence, l’apport d’une de ces musiques à l’autre ne peut marcher (du moins je le crois, et je n’ai jamais rien entendu qui me prouve le contraire) que si l’on accepte que l’emprunteuse phagocyte complètement l’élément emprunté: une mélodie populaire vue par un compositeur classique, ça devient de la musique classique (et si ça ne le devient pas, c’est tout appauvri et ch… comme les pierres); un thème classique qui passe en musique populaire devient un thème populaire (sinon c’est encore plus radical: il meurt!). Point-barre. Seules les notes, et parfois le squelette des rythmes, passent le fossé: le reste, la façon de mener et d’orner, le swing, la couleur vocale, la pudeur et l’impudeur, tout ça, incompatible d’un monde à l’autre, ne peut être que, et donc doit être à fond, celui de la musique “d’arrivée”. (2)


Ceci étant admis, le phagocytage peut donner de très belles choses…


Emmanuelle Huteau, collègue chanteuse de musique ancienne, vient de me faire découvrir un album de mélodies irlandaises, écossaises et galloises harmonisées par, qui l’eût cru? Beethoven, et interprétées par un trio instrumental (Jérôme Hantaï au pianoforte) et par trois solistes dont, excusez du peu, Paul Agnew.


Bon, ben, voilà: c’est magnifique. Ça n’est pas de la musique populaire, certes non (d’autant que les textes sont signés Walter Scott et consorts). Du classique de la plus belle eau avec, disons, des airs cycliques et inhabituels.  Mais crénom, c’est Beethoven! Tellement beau qu’on se fiche éperdument de savoir ce que c’est… Et superbement interprété (ah, le phrasé de Paul Agnew!).


Ça s’écoute sans faim, dans le train, sur la terrasse, sous la couette…  Sur Internet, ça s’achète ici ou . Mais rien ne vous empêche d’aller le réclamer à cor et à cris chez votre disquaire préféré, c’est toujours une B.A pour le disque et pour le disquaire!


“Irish, Welsh and Scottish Songs” avec Sophie Danemann, Peter Harvey et Paul Agnew (raaaaaah… vous avais-je dit qu’il y avait Paul Agnew?), sorti sous le label Astrée en 2001.




(1) Sur le ridicule, un exemple parmi des milliers: le chant classique adore que l’on entende distinctement chaque note dans une ornementation; faites ça en chant breton et tout le monde regardera ailleurs d’un air gêné…


Quant à l’impuissance, les techniques et les esthétiques se conditionnent l’une l’autre, façon œuf et poule: les voix féminines bretonnes, intensément timbrées, disposent à peine d’un octave et demi (dans cette esthétique-là, bien sûr! Sinon, les larynx bretons sont faits comme les autres), parce que les mélodies en dépassent rarement un, et vice versa; de son côté l’opéra n’utilise pas la micro-ornementation parce que la voix qu’il a développée pour couvrir deux bons octaves et un orchestre en est incapable, et vice versa…  (Je pourrais détailler pendant des heures – j’espère que vous me savez gré de me retenir.)



(2): Je ne parle pas ici des travaux de certains musiciens d’aujourd’hui qui consistent à placer un interprète d’une musique dans le contexte de l’autre, genre chanteur flamenco avec orchestre symphonique. Ceci fonctionne très bien si le chanteur et l’orchestre sont excellents chacun dans leur domaine – et cela ne fait que confirmer mon propos!

usu -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014