Montées et descentes (2)

Il y a une autre raison pour laquelle l’idée d’un journaliste attendant les musiciens à leur sortie de scène (qui n’est pas qu’une idée, du reste: cela m’est déjà arrivé quelques fois) me donne un frisson déplaisant: c’est que les minutes qui suivent la fin d’un concert sont tout-à-fait spéciales, sensibles et précieuses.

Je ne sais pas ce que ressentent les autres; mais je peux dire que pour moi ce sont des instants d’une ébriété tout-à-fait particulière. Comme si la puissance électrique mise en route pour le concert avait besoin d’un peu de temps pour se réajuster à la vie normale, je reste un moment à la fois épuisée et toujours en survoltage.

Une interview est une prise de parole publique, et comme telle exige que l’on pèse ses mots, que l’on fasse la part de ce qu’il est ou non pertinent de raconter. Une interview à la sortie de scène, c’est l’obligation de revenir brutalement à un contrôle, à un dosage, alors que l’on est encore, corps et esprit, dans l’abandon. C’est être tiré sans ménagement vers le monde alors que l’on n’est pas encore revenu du jardin merveilleux.

Je comprends bien que c’est précisément cet état qui paraît «intéressant»; que peut-être notre journaliste espère qu’ainsi cueilli au vol l’artiste va lui révéler quelque chose de cet ailleurs d’où il revient. Mais je crois que c’est une fausse bonne idée: une petite souffrance pour le second, et pour la première des mots condamnés à sonner le creux, qu’ils soient ou non calculés. Parce que ce fameux autre monde est précisément au-delà des mots… et que pour en trouver qui l’approcheront un tant soit peu, il est sans doute préférable d’avoir un peu de temps et de recul, et non d’être pris au débotté, encore gris et sonné par le vécu immédiat.

En outre, dans le cas précis de votre servante, il se passe un phénomène curieux: c’est qu’au sortir d’un spectacle intense, pendant environ une heure je suis incapable de censurer ma parole. Oh, je ne perds pas la raison, je me débrouillerai toujours pour omettre ce que je sais très bien qu’il serait mauvais de raconter! Mais si vous m’amusez ou m’agacez je n’aurai pas la force de vous le cacher poliment, et je risque de ne vous épargner aucun calembour vaseux et de ne faire aucun, mais aucun effort de concision (et si vous me connaissez un peu vous pouvez imaginer le désastre!)…

En clair, si vous m’attendez en coulisses avec un micro, je ne vous dirai pas ce que je n’ai pas envie de dire au monde, mais je suis susceptible de me payer votre fiole à la première question à côté de la plaque (que le reste du temps je laisse passer… avec la magnanimité de quelqu’un qui est bien conscient d’avoir lui-même posé moultes questions bêtasses à autrui!), ou de faire de cette interview un cauchemar pour vous quand il s’agira soit de la monter, soit de me faire taire si nous sommes en direct – n’oubliez pas que j’ai été moi-même intervieweuse: je sais très bien voir les signaux de fin et les ignorer! (Ici, ricanement diabolique.)

Alors une telle interview, en plus d’être un peu pénible pour vous comme pour moi, peut-elle être «intéressante»? J’ai des doutes… 





usu -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014