MADAME Bertrand…

Je vous avais parlé, l’an dernier, de l’album que Dastum consacrait à Manuel Kerjean; la collection “Grands interprètes de Bretagne” s’apprête à nous faire un nouveau cadeau: un CD entier d’enregistrements de Marie-Josèphe Bertrand.


Cette immense chanteuse (et femme de caractère, semble-t-il) du pays de Corlay-St Nicolas du Pélem fut enregistrée il y a cinquante ans par Claudine Mazéas avec Georges Cadoudal, Etienne Rivoallan et toute une équipe de jeunes fort bien inspirés – et, ce qui ne gâte rien, fort bien équipés: le magnétophone professionnel dont s’était dotée Claudine Mazéas nous vaut une qualité de son remarquable! Dans les années 70, les bandes marquèrent bien des jeunes chanteurs, au point qu’il n’est pas exagéré de parler de révélation pour certains d’entre eux. Marie-Josèphe Bertrand, morte en 1970, ne les a pas connus, mais son style a influencé le leur, son répertoire les a incités à collecter chez eux, la force de son interprétation les a aidés à développer la leur. Et ces chanteurs et collecteurs ont formé et influencé la génération suivante… Ecouter ces enregistrements, c’est revivre et comprendre tout un pan de l’histoire récente de la musique bretonne.


Mais c’est bien plus que cela: c’est surtout recevoir à bout portant la force intacte d’une interprétation époustouflante. Marie-Josèphe Bertrand dite “Joze ‘r C’hoed”, qui pour les habitués de Dastum restera à jamais “Mme Bertrand”, est tout simplement une grande chanteuse – et pas seulement “chanteuse bretonne”: chanteuse tout court. Puissance émotionnelle saisissante, sens de l’équilibre, souplesse et juvénilité d’une voix pourtant âgée, finesse de phrasé et d’ornementation, richesse et audace… La liste est longue de tout ce qui fait que l’auditeur le plus distrait, dès le premier couplet, s’arrête et écoute, convoqué par une autorité à la fois humaine et incontournable. De l’art, ça s’appelle.


Et le grand art appelant la glose comme le monument le pigeon, j’ai commis pour le livret du CD un article où je tente une ébauche d’analyse stylistique, en prenant pour cap la question “sur quoi attirerais-je l’attention d’un jeune chanteur qui découvrirait ces bandes?”. Cela m’a valu de passer une bonne partie des dernières semaines en compagnie de Mme Bertrand, à écouter, ré-écouter, triturer, relever, débattre et philosopher (notamment avec ma collègue chanteuse Emmanuelle Huteau, dont les lumières furent précieuses!).


Exercice tue-l’amour? Certes pas pour moi, et j’espère très fort que pour mon lecteur non plus! Car j’en ressors, pour ma part, avec une admiration encore plus grande pour la dame; et avec la conviction encore plus forte que, si chaque apprentissage est une spécialisation, si devenir un grand interprète de telle ou telle musique revient à se spécialiser à l’extrême, il vient un point au-delà duquel cette extrême spécialisation permet, et permet seule, d’exprimer certaines choses, elles, universelles. L’humanité troublante d’une Mme Bertrand ne tient pas seulement à la beauté brute d’un individu qui ouvre la bouche et chante; cela procède aussi, et peut-être surtout, de la profonde maîtrise d’un savoir, avec ce que cela suppose de jouissance et de mystère. Passé un certain degré, la nature du savoir importe peu, c’est la maîtrise elle-même (et la liberté qu’elle permet) qui nous bouleverse, même quand le savoir nous est étranger… Ce n’est plus CE QUE SAIT la personne mais A QUEL POINT elle le sait; c’est ce “à quel point” qui est universel, de la poterie précolombienne à l’alexandrin en passant par le bel canto…


(Tout en écrivant j’ai une scène du “Après la pluie” de Takashi Koizumi devant les yeux… Si vous l’avez vu vous comprendrez de quoi je parle; sinon, procurez-le-vous par tous les moyens, les occasions de se faire du bien à l’âme ne sont pas si nombreuses en ce bas monde.)


Bref, si de votre vie vous n’achetez qu’un disque de collectage “brut” en breton, achetez celui-là! (Mais bon, une fois que vous aurez celui-là, ce serait quand même dommage de vous priver de celui de Manuel Kerjean, moi je dis ça comme ça, hein…) Il sort chez Dastum en novembre. Pour se tenir informé, c’est là!


usu -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014