De la légitimité des musiciens (attention, TRES longue tartine et encore je me retiens!)

Cher Père Noël,


Je sais, on est en février, tu es en pleine RTT et tu voudrais bien qu'on te laisse regarder en paix l'intégrale de Dr House. Moi aussi je vénère Hugh Laurie; mais j'ai été très, très sage ces temps derniers, j'ai quelque chose à te demander et je ne sais pas si j'aurai la patience d'attendre le 24 décembre.


Voilà, Père Noël: je voudrais que tous nous cessions de parler de la "légitimité" des musiciens. Pour de bon, toujours, tout le temps. En bien comme en mal. Pour toutes les musiques (et même tous les arts) mais plus encore – puisque c'est largement celle qui me préoccupe ici – pour la musique bretonne.


Je voudrais qu'on dise de quelqu'un qu'à nos oreilles il joue bien ou mal, qu'il fait ou ne fait pas ce qu'il a dit qu'il allait faire – mais qu'on enterre ce méchant concept de légitimité. Juger de la qualité du travail des autres est une chose – et une chose parfaitement normale puisque ce travail est mis sur la place publique, soumis au jugement de chacun; mais c'en est une autre, profondément différente, de placer en amont ou en aval de ce jugement la notion que tel ou tel a ou n'a pas le droit de faire ce qu'il fait.


Or c'est bien de cela qu'il s'agit. Arguer de la légitimité de quelqu'un, c'est – qu'on en soit conscient ou non – sous-entendre qu'il pourrait ne pas être légitime. En matière de musique traditionnelle, reconnaître une légitimité à un chanteur ou un sonneur suppose que l'on pourrait lui refuser le droit de se réclamer de la musique bretonne. Mais au nom de quoi? Parce qu'il n'aurait pas le pedigree nécessaire, qu'il ne serait pas passé par les mêmes maîtres ou les mêmes concours que nous? "Mais non, me direz-vous peut-être (et me suis-je moi-même dit longtemps), c'est simplement la qualité ou la médiocrité de son jeu ou de ses connaissances qui va conférer ou retirer sa légitimité à un musicien."  Eh bien parlons alors de jeu et de connaissances – qu'est-ce que le droit vient faire là-dedans?


Il a bon dos, le droit! Il permet de botter en touche et d'entériner les pires préjugés et les jugements les plus péremptoires. Un musicien étiqueté «médiocre» gardera toujours la possibilité de se montrer bon, tout comme un maître réputé peut s'avérer un jour décevant; mais les sentences de légitimité ou d'illégitimité, parce qu'elles évoquent d'autres critères que la seule pratique, perdurent dans le temps quelle que soit la valeur du travail de ceux qu'elles touchent.


Pourquoi je t'embête avec ça, Père Noël? Parce que deux évènements tout-à-fait étrangers l'un à l'autre viennent d’illustrer cette question: d'un côté, une star de la variété française lancée par la téléréalité a sorti un album à thématique bretonne, et défend à longueur d'interview la légitimité que d'autres, piqués au vif, lui refusent; de l'autre côté, une poignée d'ultranationalistes ont tenu sur Internet des propos nauséabonds à propos d’un jeune sonneur au seul motif qu'étant noir il ne devrait pas, selon eux, être considéré comme breton ni gagner de concours. (Si, si, Père Noël, en 2011 on trouve encore des gens qui pensent des choses pareilles. Tant qu'on y est, tu ne pourrais pas faire quelque chose?)


Le sonneur a porté plainte; je lui ai signifié mon soutien et je le renouvelle ici. Il se trouve qu’à mon avis (et à celui de beaucoup de monde, du reste) c'est un très bon sonneur; et il se trouve aussi que pour moi l'album de Nolwenn Leroy est, côté musique bretonne, un beau rendez-vous manqué – un travail apparemment sincère, mais frustrant en ce qu’il se contente de la sempiternelle poignée de succès d’il y a trois bonnes décennies. MAIS je soutiendrais le sonneur même s'il était le plus médiocre du Finistère; et pas un instant je ne laisserais entendre que la chanteuse n'avait pas le droit de faire cet album. Il me paraît du reste regrettable que Nolwenn Leroy plaide elle-même, dans ses interviews, ce même mot de légitimité – arguant de son enfance et de sa nostalgie – : cela semble impliquer qu'elle aurait pu ne pas avoir le droit de chanter Tri Martolod. Tout le monde a le droit de chanter Tri Martolod.  Il ou elle chantera bien ou mal à nos oreilles, c'est tout.


Tu sais, Père Noël, parfois je me dis que ce concept douteux de légitimité est pour nous le revers d'une jolie médaille: le fait que la musique bretonne est encore aujourd'hui, pour ceux qui la vivent, non une simple discipline musicale, une sorte de jeu de l'esprit et de l'oreille, mais l'expression de quelque chose de plus vaste, d'une certaine façon de vivre et de vivre ensemble, de la beauté d'un petit morceau du monde – en quelque sorte, d'un certain rapport au sol et aux gens. (Les délires anachroniques des ultranationalistes nous blessent d'autant plus qu'en amenant là-dedans des questions de sang qui n'y ont pas leur place, ils heurtent non seulement des notions élémentaires d'égalité entre êtres humains mais aussi précisément ce "droit du sol" – sol géographique et sol métaphorique – si prégnant dans notre univers culturel.) La musique bretonne, c'est la musique de notre monde;  et si la vision de ce monde varie grandement, et si certains musiciens (dont moi) en arrivent par ailleurs à aborder cette musique dans l'abstraction de l'art en général, il n'en reste pas moins que notre son et notre voix s'inscrivent pour nous dans un tableau plus vaste. Il s'ensuit que nous avons à cœur d'être bienvenus dans ce tableau; pour vivre heureux une vie de musicien breton, il faut que des auditeurs, des danseurs et d'autres musiciens viennent vous taper sur l'épaule et vous dire "continue". (Cela est vrai de toutes les musiques perçues comme étant des savoirs collectifs, du rap à la musique baroque; mais peut-être que pour la musique bretonne le besoin d'approbation extérieure est d'autant plus fort que la collectivité est présente.)


Comment alors cet adoubement, qui pourrait parfaitement n'être qu'une question de qualité musicale, peut-il glisser vers le terrain de la légitimité, c'est-à-dire de l'autorisation? Peut-être parce que, comme le tableau dépasse la seule musique, nous en déduisons confusément que l'approbation doit la dépasser aussi. Peut-être pour une autre raison: les uns pensent que la musique bretonne "appartient aux bretons" (quel que soit le sens de ce dernier terme), les autres qu'elle "appartient à tous"; dans tous les cas, ce verbe "appartenir" signifie que que la musique bretonne serait une possession, même collective. Celui qui la pratique devient alors un privilégié et un représentant, puisque seul il exprime ce que tout le monde porte en lui. Dans cette logique, il faut donc que la collectivité le mandate, l'y autorise… et hop! revoici la légitimité qui pointe son nez.


Elle peut le faire d'autant plus aisément que ce phénomène est déjà présent dans toute forme d'expression artistique, et que tous les artistes portent au fond d'eux-même des doutes sans fin quant à leur droit à sortir du rang et être vus et entendus. Comme tous les doutes, ce dernier point est sans doute bénéfique à petite dose s'il nous pousse vers l'honnêteté, le travail et l'écoute d'autrui. Encore faut-il qu'il ne les sape pas, au contraire, privant pour le coup la communauté entière du fruit d'un travail qui aurait pu s'avérer novateur et fécond.


Mais justement, Père Noël: et si on laissait définitivement à chaque artiste le soin de gérer, intimement, cette question pour lui-même? Si on décidait une fois pour toute qu'aucun genre musical, qu'aucune forme d’art n'appartient à personne? Les artistes – ou plutôt leur travail –  seraient alors simplement  «mauvais» ou «bons», «honnêtes» ou «malhonnêtes», «cultivés» ou «ignares», et la question de leur légitimité deviendrait… la seule chose illégitime. Et ça, Père Noël, les belles vacances que ça nous ferait…
















usu -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014