Dans le métro

Elle a une cinquantaine d’années, une blondeur fatiguée, elle monte dans la rame avec son magnétophone-ampli dûment sanglé sur un diable, et commence à chanter «Storia d’un amor».


Un soupir las parcourt le wagon comme une petite ride sur l’eau. On entendrait presque le bruit des coquilles d’huîtres qui se referment.


Elle ne chante pas très bien, la voix n’est ni très ample, ni très pure, ni très juste. Mais comment vous dire… elle CHANTE. Avec simplicité, en disant un beau texte. Un instant c’est bien l’histoire d’un amour qui flotte parmi nous, élégante et humble, sans grande démonstration, nous laissant libres de l’écouter ou non.


Je lui donne deux euros. Je ne suis pas la seule, mais à chaque cliquetis de pièce dans le porte-monnaie qu’elle présente sans s’attarder, je sens vrombir la réprobation des mes voisins.


Je sais bien: que ce qu’elle fait est illégal, qu’elle fait probablement partie d’une grande famille dont les membres, organisés en postes précis, sillonnent le métro. Que c’est parce que les gens comme moi lui donnent de temps en temps quelque chose qu’elle va continuer. Mais au fond, est-ce si grave qu’elle continue? Quand bien même il y aurait un défilé ininterrompu de musiciens dans les wagons, est-ce plus gênant que la soupe musicale congelée qui vous saute au visage à peine poussée la porte d’un restaurant, d’un café, d’un magasin? Au moins ces gens jouent et chantent pour de bon, affrontant à longueur de journée le plus réticent des publics… (Nolùen Le Buhé, avec qui je discute de tout cela, me fait remarquer que les musiciens du métro sont sans doute les seuls interprètes en chair et en os que certains voyageurs rencontrent.)


Ma logique est simple, cette femme cherche en partie la même chose que moi, mais dans des conditions autrement plus hostiles: vivre du plaisir que ses chansons procurent à autrui. Je ne me sens pas agressée par son entrée parce que je me sais tout-à-fait libre de ne rien donner si ce que j’entends ne me touche pas, de la même façon que vous êtes libres de ne pas acheter mes disques – et j’ai rarement vu un de ces musiciens réclamer avec insistance.


Je l’écoute et je revois certains de ses collègues: le SDF tanné qui nous a chanté, a capella et sans s’économiser, un bouleversant et inattendu «Cécile» de Nougaro; le sax roumain qui m’avait vraiment mise de bonne humeur avec «New-York»; la femme dont la voix cassée était venue me parler de «Somebody to lean on» alors que j’allais rater mon train, et qui avait changé un moment de suée et de frustration en un temps suspendu où mes petits malheurs n’avaient rien de grave…  


Alors, voilà: j’entends bien les arguments sociaux, légaux et tutti quanti. Je comprends même bien que l’homo sapiens parisiensis ait besoin de moments de calme. Mais si le moment de calme de votre journée est celui que vous passez dans le grondement du métro, c’est que quelque chose est vraiment tordu. Personnellement je préfèrerais nettement entendre plus de musique vivante dans les rames (quitte à ce que la pratique en soit encadrée pour éviter d’éventuels abus, monopoles de territoire ou autre), et ne pas être obligée de hurler dans les restaurants le soir… J’ignore à qui cette femme rapporte ce qu’elle a gagné et ce qu’elle en garde; et à tout ce qui pourra par ailleurs améliorer sa vie, j’applaudirai des deux mains. Ce que je sais en revanche, c’est que pendant qu’elle chante «L’Histoire d’un amour» elle ne fait de tort à personne… et il ne lui arrive rien de mal non plus! Et qu’à moi, elle apporte deux minutes de douceur et d’émotion.



PS: Soit dit en passant, je viens de m’apercevoir que les paroles françaises («Mon histouârrre c’est l’histouârrre d’un amouuuuur…») sont signées… Francis Blanche. Qui l’eût cru?

usu -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014