Attention, longue dissertation! Les vieilles rengaines, tome 3: spectacle vivant et prostitution

(NDLR: Je sais, mettre ça en ligne le 1er mai, ça se pose un peu là… Mais ça attend dans les brouillons depuis un moment, et Félix Mendelssohn et Mélisme(s) vont m’éloigner de l’ordinateur dans les prochains jours. Et puis, après tout, c’est bien de travailleur et d’employeur qu’il est question…)


A force de se mesurer tous les jours à la réalité d'un métier, certaines questions deviennent des lieux communs alors que pour le nouveau venu elles semblent inédites, absconses ou choquantes. Ainsi de celle qu'il y a quelque temps j'ai entendu Albert Algoud évoquer sur France Inter: parlant d'un personnage (au théâtre) de cantatrice et d'un personnage de call-girl, il a conclu en substance "elles font un peu le même métier: elles ont toutes deux en commun de vendre du plaisir".


Bien des musiciens se sont déjà interrogés à ce sujet. Mais, pour tout le sincère respect que j'ai pour Albert Algoud, la question est trop complexe pour se résumer à un aphorisme de dîner mondain. Détournez l'attention des enfants et envoyez Belle-Maman faire la sieste, je vais tâcher d'expliquer pourquoi.


(Mon opinion sur la prostitution n'est pas l'objet de ce qui va suivre – tout au plus comprendrez-vous que je m'efforce de rester aussi pragmatique et exempte de jugement moral que possible, dans la mesure de mes connaissances purement livresques sur le sujet…)


Se prostituer, c'est faire pour de l'argent quelque chose que le commun des mortels fait pour le plaisir et l'émotion. De ce point de vue-là, oui, un musicien qui s'engage par contrat à être en état de donner du plaisir et de l'émotion à autrui à date et lieu fixe, en échange d'argent, semble engagé dans le même genre de transaction. A cela s’ajoute l’engagement corporel de l’interprète, toute une dimension physique et même sexuée de la performance artistique, qui peut également prêter à confusion. Mais deux grandes différences s'imposent: la place de l'argent dans les motivations du vendeur, et le plaisir.


L'argent d'abord – ce sera vite vu: je l'ai déjà dit plusieurs fois ici, le but ultime d'un artiste, c'est de continuer à travailler. L'argent n'est que le moyen, le carburant de cette continuité: indispensable mais strictement utilitaire. Or pour autant que je sache, dans une transaction de prostitution, l'argent est toujours le but ultime du vendeur. Je n'ai jamais entendu parler d'une prostituée qui rêvait de gagner juste ce qu'il fallait pour travailler le plus longtemps et le mieux possible, pour le maximum de clients!


Le plaisir ensuite: Albert Algoud établissait son parallèle à partir du plaisir donné; or la différence fondamentale est dans le plaisir PRIS. Si j'en crois mes lectures, la majorité des prostituées non seulement ne prend aucun plaisir à son travail mais de surcroît peut y rencontrer de franches douleurs. C'est-à-dire que, dans un échange courant entre prostituée et client, le client a du plaisir et la prostituée n'en a pas (en tout cas pas d'ordre physique). Et surtout il est admis que ce qu'elle doit chercher à obtenir à court et à long terme, c'est le plaisir du client, pas le sien! Dans un échange entre musicien et public, en revanche, s'il est exact que le musicien cherche à procurer du plaisir à la salle il ne sépare pas cette recherche de celle de son propre plaisir, son accomplissement individuel. D'un musicien à l'autre, le rapport de priorité entre le bonheur de l'interprète et celui de l'auditeur peut varier grandement, mais il est rarissime et quasi-pathologique qu'ils soient dissociés.


De plus, notre plaisir de musiciens, pour différent qu'il soit, reste de même nature que celui du public. C'est-à-dire que ce à quoi nous visons, c'est à partager ce plaisir même, à vous le faire vivre à travers nous, non par ses signes extérieurs mais par sa présence et son énergie propre. Alors que ce que fait – j'imagine! – une prostituée, c'est réunir les conditions du plaisir de son client et les manifestations extérieures du sien, sans s'impliquer intimement.


Notre plaisir de musiciens n'est évidemment pas exclusif d'un travail ardu et d'un effort intense. Mais il est toujours présent, ne serait-ce qu'en tant qu'objectif plus ou moins bien atteint; c'est lui qui motive notre investissement.


Bien sûr, il y a parfois des jours sans, où tel ou tel facteur nous empêchant, nous, de profiter de ce qui se passe, nous mobilisons notre énergie pour que vous n'en sachiez rien… Si le problème vient du public – c'est rarissime, mais cela arrive qu'une salle soit collectivement désagréable ou méprisante! – alors je ne fais pas cet effort (non mais!). En revanche vous n'avez pas à pâtir de mes angines, de mes soucis, de problèmes techniques ou d'un clampin ivre-mort qui me pourrit la vie au pied de la scène, et il importe alors que je prenne sur moi.


En ce qui me concerne, ces jours malheureux sont TRES rares. Dieu merci car l'énergie qu'ils réclament est telle que je sors de ces concerts-là proprement laminée, et que la première chose qui me vient à la bouche en descendant de scène est "si ça doit être souvent comme ça, j'arrête"! Et là, dans cette phrase, est précisément la différence entre le travail d'une call-girl et le mien.


Car que fais-je, dans ces rares occasions? Pour honorer le contrat entre vous et moi, je simule un plaisir que sur l’instant je ne ressens pas. C'est-à-dire que je me livre à une gymnastique mensongère entre ce que je ressens et ce que j'exprime, qui n'est peut-être pas à des années-lumières du travail d'une call-girl… (Je peux m'en défendre en rappelant que ces moments laborieux s'inscrivent, pour moi, dans une construction plus vaste et très heureuse, elle; et que par là ils visent tout de même à mon bonheur autant qu'au vôtre. Mais que sais-je, après tout, de ce qu'une call-girl peut retirer, à grande échelle, de sa carrière?)  Cependant l'énorme, incontournable différence est que pour moi ces moments et la souffrance qu'ils me causent sont des anomalies, des accidents, et qu'une bonne partie de mon travail vise à en réduire la fréquence et la durée. Pour la call-girl, semble-t-il, cette simulation est la norme et un éventuel plaisir serait une exception.


En bref, une call-girl s'engage à être en état de donner du plaisir à son client; nous, nous nous engageons à être en état d'en prendre pour pouvoir vous en donner. Dans les deux cas cela suppose un véritable travail; mais le travail de la call-girl n'a que l'argent pour récompense; le nôtre est motivé par ce plaisir lui-même, cultivé, reçu et partagé.


Ou, pour dire les choses autrement: une hypothétique call-girl qui ferait de son plaisir, choisi et cultivé, la condition sine qua non de celui de ses clients (et qui parviendrait à faire abstraction du jugement social et de la culpabilité!) ne serait pas très éloignée d'une chanteuse… Et un musicien qui persisterait à vendre son savoir-faire sans y prendre le moindre plaisir, tout en multipliant les manifestations extérieures d'un bonheur qu'il ne ressent jamais? Cela ne serait peut-être pas si différent d'un(e) prostitué(e)… Mais c'est bien parce que l'un et l'autre de ces personnages sont des anomalies que l'on peut répondre à notre honorable chroniqueur que, n'en déplaise à quelques siècles de bourgeoisie (et à certains commentateurs dont le discours en 2003 sur les intermittents du spectacle révélait une pensée sociale digne d’un notaire de Daumier!), non, une call-girl et une chanteuse ne font pas le même métier.





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