Allons-nous, mes frères, vers un monde sans basses?

Mon collègue Didier Helleux, chanteur et professeur de chant, m’a un jour exposé une sienne théorie qui mériterait d’être explorée scientifiquement: il lui semblait qu’il y avait une relation entre notre tessiture vocale et le type de sons, graves ou aigus, qui nous attire le plus. En gros, les propriétaires de voix aigues tendraient à apprécier les timbres et les tessitures aigues, tandis que les voix graves seraient naturellement portées vers les fréquences basses.


J’ignore si c’est vrai pour vous; en ce qui me concerne, mon profil de mezzo qui préfère l’alto au violon et conserve un harmonium brinquebalant au beau milieu de son salon pour le seul plaisir de son jeu de bourdon sépulcral apporte certainement de l’eau à ce moulin.


C’est peut-être pour cette raison que j’aimerais attirer l’attention de notre belle jeunesse sur une tendance regrettable du monde actuel: les nouveaux outils d’écoute et de partage de la musique ont en commun UN CRUEL MANQUE DE BASSES.


La tragédie est assez simple: on n’a tout simplement pas encore trouvé mieux qu’une grosse enceinte pour rendre correctement ces fréquences-là. Or toutes les nouvelles modes liées de près ou de loin au mp3 passent par un matériel “nomade”, “portable”, “hi-tech”, en un mot: petit.


Pour ma part, me rendant à l’argument de l’encombrement minimum, j’ai fait moi aussi l’emplette d’un iPod bourré de gigas et compact comme un petit missel; dès la première écoute, gênée par la maigreur du spectre bas comme la princesse par son petit pois, j’ai cherché l’égalisation qui aille le mieux pêcher ce que l’appareil peut restituer de graves – pas une mince affaire, déjà. Puis je me suis mise en devoir de trouver au gadget une station d’écoute décente: vue la profusion de modèles disponibles, j’allais bien finir par trouver mon bonheur, non?


Non.

Les modèles les plus chers manquaient un peu de basses, le tout-venant en manquait beaucoup – et je passe sur quelques modèles dont le rapport son/prix était tout simplement honteux: que quiconque ait pu mettre une centaine d’euros dans un gadget au son de transistor de chantier de 1967, la puissance en moins, est déjà le signe d’une grave dérive des standards!


Blague à part, je m’interroge effectivement sur les oreilles d’une génération habituée dès le berceau à ce spectre tronqué... Et plus encore sur celles de la mienne, qui est passée sans broncher du CD à cette espèce de jus de chaussette musical.


usu -is ns nsuppsnu© marthe vassallo 2014